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Idées

Grande famine au Mont Liban : un siècle après, le poids des photos

Grande famine
10/11/2018

En ces jours de commémoration de l’Armistice de 1918, le Liban, plus victime collatérale (comme hélas si souvent) que libre acteur de la Grande Guerre, garde de cette tragédie des plaies douloureuses qui méritent d’être pansées, même cent ans après, par un long travail de mémoire rétrospectif.

Cette blessure qui marqua le pays du Cèdre fut plus particulièrement celle de sa montagne chrétienne maronite, théâtre principal de l’épisode de la grande famine qui décima, autour de 1915, le tiers de sa population en l’espace de quelques années seulement.

D’après la plupart des sources historiques, on dénombre plus de 150 000 morts de faim et de maladies épidémiques, soit quasiment un tiers des habitants du Mont-Liban. Dans ce contexte, un autre tiers de la population ne tarda pas à émigrer massivement vers d’autres horizons plus accueillants, pour ne laisser finalement qu’un dernier tiers de la population sur les lieux du drame, fragile cohorte de survivants.

Ce désastre, sans pareil dans notre histoire, n’a pourtant jamais eu la place d’honneur qui lui est due au cœur de notre mémoire collective. Les raisons en sont multiples, comme en témoignent nombre d’ouvrages signés par des auteurs comme Youssef Moawad, Christian Taoutel et Issam Khalifeh ou encore Reine Mitri, à travers un documentaire cinématographique, pour ne citer que des amis personnels. Bien d’autres encore ont écrit sur le sujet.

Parmi ces contributions, il y a un nom bien particulier que j’aimerais citer. C’est celui d’Ibrahim Naoum Kanaan, mon grand-père maternel, à qui le Liban et l’histoire doivent la plus grande, et presque unique, collection photographique relative à la famine de 1915.

Né en 1887 à Beyrouth, Ibrahim est originaire du village de Abey, dans le caza de Aley. C’est en 1916, à l’âge de 29 ans seulement, et en sa qualité de directeur principal des assistances gouvernementales au Mont-Liban, qu’il a pu transformer sa caméra en arme redoutable pour transmettre à la postérité les atrocités vécues par son peuple et dont il fut le témoin. Aujourd’hui propriété de sa fille Nayla Kanaan Issa el-Khoury, cet ensemble de clichés fut dévoilé au public lors d’une grande exposition-conférence, en 2015 à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, dans le cadre du centenaire de la famine. Une initiative plus que louable patronnée par l’énergique recteur, Père Salim Daccache s.j., et qui était venue compléter les très riches archives de la Compagnie de Jésus sur la Grande Guerre et la famine. Ces photos sont désormais mises à la disposition de tous les chercheurs, universitaires ou pas, souhaitant explorer ce chapitre encore peu connu de notre histoire.


Décréter un jour de deuil national

À ce jour, les retombées de cette démarche sont considérables et l’on note un intérêt grandissant exprimé par de multiples demandes de recherches et de publications, venant e chercheurs universitaires mais aussi de médias parmi les plus renommés du monde entier.

Aussi est-il important de noter que la grande tâche de dépoussiérer officiellement ces pages noires de notre histoire relève de plusieurs instances. Premièrement, les autorités publiques seraient bien avisées de décréter un jour de deuil national (non férié) à la mémoire des victimes. Pendant ce jour, un cours programme scolaire ad hoc serait enseigné dans les écoles libanaises. Les responsables officiels, en particulier le président de la République, seraient invités à rendre hommage aux disparus via l’instauration d’une cérémonie républicaine devant un mémorial national conçu à cet effet. Deuxièmement, l’Église maronite, qui supposément est la première gardienne de ce lourd legs de sacrifices principalement porté par la communauté de saint Maron, est appelée à ancrer la mémoire de ces fidèles martyrs dans son calendrier liturgique, afin de transmettre leur douleur aux futures générations dans un esprit salvateur chrétien qui nous enseigne que tout chemin de croix mène infailliblement à la résurrection.

Ces requêtes peuvent paraître utopiques… Dans notre république en faillite, certains projets peuvent sembler totalement fous et surréalistes, mais je reste convaincu que rien n’est impossible à qui le veut…


Cliquez sur la flèche pour agrandir le diaporama


Apprendre au moins une leçon

« Un siècle pour rien », écrivait Ghassan Tuéni avec Jean Lacouture et Gérard Khoury. Ce siècle, jugé vain et impuissant face à l’éternelle « question d’Orient » que la chute de l’Empire ottoman n’a (presque) en rien changé, s’apprête à passer son flambeau plus fatal qu’éclaireur à son successeur. Alors oui, osons croire, malgré tout, à toute lueur d’espoir quel que soit le temps écoulé. Nous sommes, après tout, les enfants de l’espérance, cette espérance qui vacille beaucoup sans pour autant tomber.

Quant à ces défunts, ces dizaines de milliers de morts de la famine, qui par ce très lourd tribut ont fait entrer notre terre dans la liste d’honneur de la Grande Guerre, ils nous regardent de l’au-delà et intercèdent pour nous. Le temps, pour eux, n’existe plus, ils sont dans l’éternité. Alors un siècle, deux ou trois, cela ne changera pas grand-chose à leur réalité : ils jouissent de la vie et de la pleine vérité.

Et nous, les descendants de ce dernier tiers de rescapés, ou encore les enfants des autres communautés devenus frères de sang lors de ce 6 mai 1916 par décret martial du même meurtrier, que pouvons-nous apprendre de toutes ces années ?

N’est-ce pas la même leçon à chaque fois ? Celle de nos échecs répétés lorsque d’aucuns, naïvement, croyaient et croient toujours en l’alliance avec une puissance étrangère aux dépens de l’unité interne, si imparfaite soit-elle ? N’avons-nous pas compris que dans le grand jeu des puissances, tant arabes qu’occidentales, il n’y a point d’amis mais juste des alliances d’intérêts ? Et pourtant, nous en sommes encore là, comme si de rien n’était.

Alors apprenons au moins une leçon de cette génération de la Grande Guerre. Ce sont les membres de cette génération qui, en quelques années à peine, ont rebâti le Liban, ou plutôt le Grand Liban, et transformé la terre brûlée en république rêvée. Oui, ceux-là mêmes qui avaient tout perdu mais dont la foi était si forte qu’ils finirent par tout regagner.

Alors comme eux, dans le silence de la mort ou dans le fracas assourdissant des canons, osons ouvrir cette fenêtre d’espoir en tournant la dernière page du centenaire de la Grande Guerre. Pour que l’histoire ne nous écrive plus, cent ans après, une fois de plus – une fois de trop – « un autre siècle pour rien », un autre siècle gâché.


Par Émile Anthony Issa el-Khoury

Directeur associé et copropriétaire du Domaine des Tourelles (entreprise vinicole libanaise).

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Wlek Sanferlou

Maintenant que le parlement honore à sa façon les disparus de la guerre civile doit faire de même de ces centaines de milliers massacrés par notre sultan tourmenteur turque.
Que nos martyrs dorment en paix!!!

L’azuréen

Un régime qui donne l’ordre de massacrer ou de laisser mourir de faim une population, est monstrueux car il a franchi la limite qui sépare l’humain de l’animal. On ne peut pas etre passé sous silence un genocide .

Lebinlon

n'y a t-il personne pour lancer une initiative ? un devoir de mémoire ? je regarde ces photos depuis des années et chaque année je les trouve de plus en plus terribles à supporter.
Peut-on prendre exemple sur les arméniens pour une fois ?
J'ai le sentiment - au vu des commentaires dans cette sections- que les Libanais sont toujours blessés par ce génocide.

Agenor

Merci pour ces rares photos qui font partie de notre patrimoine national et révèlent une période douloureuse et tragique de l’histoire du Liban.

La photo de la jeune mère, les seins dégagés, qui regarde, épuisée et impuissante, ses deux enfants mourants, est d’une beauté déchirante. Merci.

Sarkis Serge Tateossian

L'amnésie volontaire, et la préservation du criminel de sa mauvaise réputation ne sont et ne seront jamais une solution pour la paix. Il fait garder sa capacité de dénonciation du crime intact.

Au contraire cela encourage les peuples barbares pour recommencer.

Il suffit de les suivre à la trace ..(aujourd'hui les kurdes massacrés) par les mêmes criminels).

Puis, un tiers de la population chrétienne de 1915 détruites supprimées... Signifie deux à trois millions (au bas mot) de libanais de nos jours..

Ils ne méritaient pas quelques pages dans notre histoire nationale, dans nos livres scolaires ou quelques monuments commémorant leurs mémoire sur des places publiques ?

J'en suis ému.


Talaat Dominique

tout cela (l'oublie) pour ne pas stigmatiser une religion, et un pays

roger abdelnour

Ces photos doivent être vues par tous les citoyens et les politiques surtout pour qu'ils reviennent à la raison avec une grande méditation.
Cette sauvage famine aurait dûe être mieux notée dans les livres d'histoire avec ce genre de photos déchirantes à l'appui.

Ado

Un genocide c est beaucoup de morts en peu de temps
On appelle comment beaucoup de mort en un certain temps ?

Chahrouri Fadi

En attendant que nos politiciens endormis se reveillent, le clerge (a ses plus haut niveaux) devrait prendre le baton et decreter ce jour de deuil, invitant les autres communautes a se joindre dans ce souvenir national.

Sarkis Serge Tateossian

Très beau texte à la mémoire des disparus et des émigrés de la famine et de cette période néfaste aux populations du Mont-Liban

Depuis toujours je suis resté dubitatif devant le peu de cas qui font les dirigeants ou les dignitaires religieux maronites devant ce cruel épisode du Mont-liban...

Pour moi c'est un mystère !
Faut-il croire que ceci peut avoir des liens et des considérations politiques ?

Dire la vérité et connaître son histoire avec une objectivité est la meilleure des solutions.

Respects et recueillement à la mémoire de toutes ces victimes de la barbarie ottomane.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ET LE POIDS DU SOUVENIR !

LES ÉMIGRÉS DU DESTIN

QUAND LE SPECTRE MAUDIT DE L,IGNOBLE FAMINE
PLANA SUR LES COTEAUX JADIS VERTS DU LIBAN,
DANS LES CHAMPS DÉSSÉCHÉS, SUR LA TERRE MUTINE,
IL NE POUSSAIT NI FRUIT, NI SEIGLE ET NI FROMENT.

L,ARCHANGE DE LA MORT, QUE LE SORT PRÉDESTINE,
EMPORTAIT SANS PITIÉ VIEUX, JEUNES ET ENFANTS ;
ÉPOUVANTÉS PAR LA MALÉDICTION DIVINE,
LES PITEUX ÉMIGRAIENT VERS D,AUTRES CONTINENTS.

C,ÉTAIT AU TEMPS DU TURC DONT LA SOIF SANGUINAIRE,
DES MAUX ET DES FLÉAUX SOUVENT PLUS MEURTRIÈRE,
RÉPANDAIT LA TERREUR PARMI LES OPPRIMÉS.

ET DEPUIS, DISPERSÉS AUX QUATRE COINS DU MONDE,
DE LA PATRIE EN DEUIL LES ENFANTS BIEN-AIMÉS,
ILS PORTENT DANS LE COEUR LA NOSTALGIE PROFONDE

DU PAYS QUI VIT NAITRE ET GRANDIR LEURS GRANDS PÈRES,
PAR LE DESTIN CRUEL JADIS DÉRACINÉS,
ET L,ESPOIR DU RETOUR, AU BERCEAU DE LEURS PÈRES,

POUR LEURS FILLES ET FILS : ENFANTS DES ÉMIGRÉS !

Abou Diwan Nasr

Cher Émile
Votre article qui est un cri du cœur doit sensibiliser notre communauté pour faire vivre la mémoire de cet épisode de malheur qui nous a frappé et qui ne figure nulle part ou presque dans la mémoire de l’humanité
Pour des multiples raisons l’etat Ne prendra jamais l’initiative de marquer officiellement cet épisode. Il appartient donc à nos autorités ecclésiastiques et la ligue Maronite de faire dans l’immediat Un projet de mémorial auquel nous participons tous moralement et financièrement, et consacrer un dimanche de l’anne Pour les souvenirs et la prière. Ce mémorial une fois érigé, il gagnera l’approbation de tous les libanais car il représente la souffrance et qui n’a pas souffert au Liban.
En tant que membre de la fondation Maronite de France depuis 25 an, je joints ma voix à la vôtre et vous remercie pour cet excellent article

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