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Moyen Orient et Monde

Au Brésil, Haddad ne pourra pas compter sur le vote libanais

Éclairage

Les Brésiliens d’origine libanaise sont très présents dans la vie politique du pays, sans que cela se traduise pour autant par une logique communautaire.

27/10/2018

Même si ses chances d’être élu dimanche sont faibles, le fait qu’un Brésilien d’origine libanaise, Fernando Haddad, soit en lice pour la succession d’un autre Brésilien d’origine libanaise, le président Michel Temer, montre bien le poids politique de cette communauté. Car sur les 147 millions d’électeurs qui se rendront aux urnes dimanche pour élire le prochain président de la quatrième démocratie du monde, se trouve la plus grande communauté libanaise dans le monde : entre 5 et 13 millions de natifs brésiliens sont originaires du pays du Cèdre, selon les estimations.

L’ascension de Fernando Haddad, né en 1963 d’une famille chrétienne orthodoxe, est un symbole pour la communauté libanaise. Arrivé au Brésil pendant la Seconde Guerre mondiale, son père avait fondé un modeste commerce de textile en gros à São Paulo. Le succès de l’entreprise familiale a permis à Fernando Haddad d’accéder à la faculté de droit et d’entrer en politique en 1983 en adhérant au Partido dos Trabalhadores (« Parti des travailleurs », PT). Figure tutélaire du PT, l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva lui fait confiance en le nommant ministre de l’Éducation dans son gouvernement de 2005 à 2012. Professeur de sciences politiques, c’est un illustre inconnu quand il présente sa candidature à la mairie de São Paulo en 2012 : les premiers sondages ne lui donnaient que 3 % des votes. Grâce au puissant soutien de Lula, Fernando Haddad remporte l’élection et fait de la ville un laboratoire des idées du PT, pas encore touché par l’immense opération anticorruption Lava Jato (« lavage express »). Après la chute de Dilma Roussef, destituée en 2016, puis celle de Lula, condamné à 12 ans de prison en janvier dernier, Fernando Haddad, longtemps raillé comme « lampadaire de Lula », se retrouve propulsé comme dernier rempart contre l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite au Brésil. Face à Jair Bolsonaro, champion des sondages, il peine à réunir autour de lui un front démocratique et reste attaché aux scandales entourant les figures du PT.


(Lire aussi : Jair Bolsonaro est-il vraiment le Trump brésilien ?)


Tremplin pour les Libanais

Mais dans un pays connu pour son métissage, Haddad, qualifié pour le second tour de la présidentielle, ne pourra pas compter sur le vote des Libanais, estime Mônica Raissa Schpun, spécialiste des migrations à l’EHESS. « Il n’y a pas de vote libanais. Dans les années cinquante, on pouvait encore parler de logique communautaire pour les Libanais au Brésil, mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas », décrypte l’historienne pour L’Orient-Le Jour.

Arrivés par vagues successives au moment où l’Empire ottoman entame son déclin dans les années 1880, ceux qu’on appelle les « Turcos » se sont fondus dans le paysage national et se sont distingués notamment par leur goût pour le commerce. « Parce qu’ils sont venus un peu à l’improviste, les pionniers libanais n’avaient pas de contrat agricole comme les Allemands ou les autres immigrés », raconte à L’Orient-Le Jour Elsa el-Hachem, maître de conférences à l’Université libanaise. « Les primo-arrivants se sont donc tournés vers le colportage et l’entrepreneuriat » de Manaus en Amazonie jusque dans le Sudeste, qui concentre la majorité des richesses. « L’image que les Brésiliens associent à la communauté libanaise est celle du succès. La réussite économique de la diaspora a été un tremplin pour les Libanais, au bout de deux ou trois générations, continue la chercheuse, au point que beaucoup de familles n’ont jamais mis les pieds au Liban mais continuent de se revendiquer comme Libanais. »

São Paulo, la plus grande métropole d’Amérique du Sud, est le chef-lieu des Libano-Brésiliens, à l’image des dizaines de rues qui portent des noms à consonance arabe. Avec près d’un siècle d’existence, l’Hospital Sírio-Libanês est l’un des complexes hospitaliers les plus réputés du pays. Autre témoin de l’influence libanaise sur le pays : la mairie de São Paulo, qui a successivement été occupée par deux édiles d’origine libanaise entre 2006 et 2017, dont Fernando Haddad.


(Lire aussi : Fernando Haddad, l’héritier de Lula, d’origine libanaise)



« Campagne de présélection »

Avec le commerce comme moteur de l’enracinement de la communauté dans la société brésilienne, seulement deux à trois générations ont suffi pour que les Libanais investissent l’espace politique. L’actuel président Michel Temer en est l’exemple : il est le fils d’une famille maronite partie de la région d’Amioun pour gagner le Brésil dans les années 1920. Il a fallu moins d’un siècle pour qu’un membre de cette famille accède à la plus haute fonction du pays en 2016 à la faveur de la destitution de Dilma Roussef. Les descendants de commerçants libanais interviennent politiquement au travers de l’Association commerciale de São Paulo et de la Fédération des industriels, et des clubs élitistes ont fleuri au siècle dernier. Fondé en 1934, l’Atlético Monte Líbano (CAML) avait accueilli, en 2010, l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva et sa dauphine Dilma Roussef quelques mois avant son élection à la présidence de la République fédérative. « Ces clubs agissent comme les grands électeurs aux États-Unis, explique Elsa el-Hachem, les futurs candidats doivent y passer pour une sorte de campagne de présélection. »

Dans les années 1980, le député Ricardo Izar formait le groupe parlementaire Brésil-Liban pour y défendre les intérêts des Libanais établis dans le pays. Son fils Ricardo Izar Jr., lui aussi député, en est toujours à la tête aujourd’hui. Près de 10 % des parlementaires brésiliens sont d’origine libanaise et la classe politique fourmille de descendants de pionniers, à l’image de Gilberto Kassab, ancien maire de São Paulo, qui est aujourd’hui ministre d’État dans le gouvernement Temer. De l’autre côté de l’échiquier politique, on trouve le libéral Anthony Garotinho, ancien commentateur sportif, connu pour son discours aux accents évangélistes. Ou encore Paulo Maluf, ancien maire de São Paulo dans les années 1990 et libanais d’origine qui, jusqu’à son arrestation l’année dernière pour corruption, fut l’éternel leader du parti issu de la junte militaire de l’époque de la dictature, le Partido Progressista (« parti progressiste »).




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yves kerlidou

ce n'est pas une surprise la conception Libanaise est plus tôt tendance droite et pire extrême droite

Eleni Caridopoulou

Ma tante et son mari ont quitté le Brésil les années 70 et ils sont venus au Liban malheureusement la guerre a commencé mais ils sont restés . Ils sont morts il y a pas mal de temps.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DOMMAGE !

Sarkis Serge Tateossian

On peut aisément parler de la diaspora libanaise en France, en Amerique, au Canada, en Australie, en Angleterre, les pays du Golf etc etc ...

Curieusement ceux du Brésil, se sont totalement assimilés... Pour la quasi majorité n'ont plus aucun lien avec leur pays d'origine.

Dans ma famille on a bien connu ce fléau...(une tante partie du Liban dans les années 40)
Et avec la disparition des anciens ...il ne reste plus aucun lien familial... La nouvelle génération parlent uniquement le portugais ...
Puis l'érosion du temps fait son travail.


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