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Le patriarche Sfeir, un homme de paix et de résistance

Documentaire
20/10/2018

« Le patriarche de la paix » est la première partie d’un documentaire présenté et préparé en deux parties par Élie Ahwach, présentateur et animateur connu surtout pour ses programmes religieux. Réalisé par Charbel Youssef et produit par Nay Naffah, ce film documentaire retrace les principales étapes du patriarcat du cardinal Nasrallah Sfeir, construites au fur et à mesure des témoignages de grandes personnalités politiques religieuses et médiatiques ayant côtoyé l’homme sage qui a su changer le destin du pays du Cèdre. Des interventions remarquables de personnalités, telles que le patriarche Béchara Raï, le président Michel Aoun, le président Amine Gemayel, Mgr Élias Audi, Samir Geagea, feu Samir Frangié, Farès Souhaid, Jean Obeid, le mufti Mohammad el-Chaar, Walid Joumblatt, Nayla Mouawad, Sethrida Geagea, Daoud el-Sayegh, Dory Chamoun et beaucoup d’autres, viennent apporter un éclairage sur un parcours exceptionnel d’un homme d’exception. La documentation de qualité, les images et les vidéos intégrées, les personnalités choisies afin de recueillir les témoignages loin de la langue de bois font de ce film documentaire un vrai ouvrage historique exposant les principales étapes de l’histoire moderne libanaise. Diffusé la semaine dernière sur la MTV, le documentaire a fait l’unanimité auprès des téléspectateurs et des sphères politiques et religieuses.

Le documentaire rappelle que le patriarche maronite d’Antioche et de tout l’Orient en place en 1975, Mgr Antoine Khoreiche, a démissionné en 1986, et l’évêque Nasrallah Sfeir est alors présenté aux téléspectateurs, dès le début, comme un homme au caractère doux, mais de nature libre. Il prend position contre Rome qui avait une inclinaison en faveur de l’évêque de Saïda qu’elle avait d’ailleurs nommé chargé des affaires de Bkerké. Nous revoyons les images des évêques réunis à Bkerké choisissant comme nouveau patriarche, au terme du sixième tour du scrutin, le 19 avril 1986, l’évêque qui était resté 25 ans durant dans l’ombre du patriarche Meouchy. Cet ancien étudiant des pères jésuites, diplômé en théologie et en philosophie, originaire de Reyfoun, né en 1920, se retrouve ainsi à la tête de l’Église maronite dans un contexte décrit par le scénariste comme bouillonnant sur les plans politique, sécuritaire, social et économique.

Boudé par le camp des Forces libanaises (FL), ce prélat connu pour sa sagesse et sa discrétion n’était pas le candidat favori de la droite qui lui préférait l’évêque de Tyr à l’époque, Mgr Youssef el-Khoury. Le mufti Hassan Khaled, pour sa part, a bravé tous les obstacles entre les régions et a tenu à venir présenter ses félicitations au nouveau maître de Bkerké. Ce dernier a aussitôt tenu à aller vers le mufti dans sa région de Beyrouth-Ouest, à la grande surprise générale, surtout que les bombardements l’avaient empêché de le faire une première fois lorsqu’il avait annoncé la visite officiellement. Cette visite documentée et hautement médiatisée est un message clair de tolérance et de vivre-ensemble adressé à toutes les parties retranchées dans leurs régions et refusant le dialogue. Le rôle du Vatican, avec à sa tête le pape Jean-Paul II, est mis en relief. Le pape polonais, qui a connu de son côté le sentiment de l’occupation, apportait toujours le soutien à Bkerké et au Liban devant toutes les instances internationales.

Le réalisateur met en exergue tout au long de l’œuvre le rôle de Bkerké comme gardienne de la souveraineté nationale, de l’entité libanaise et des intérêts des chrétiens à travers la publication de plusieurs communiqués célèbres, dont celui diffusé en septembre 1986 dans lequel les évêques dénoncent les exactions commises par les FL et les partisans d’Élie Hobeika. Les évêques ont mis en garde à plusieurs reprises, comme cela apparaît dans le reportage, contre le danger de la disparition des chrétiens du Liban. C’est un patriarche inquiet de voir tous les symboles de la guerre civile et les milices prendre progressivement la place de l’État, qui est montré tout au long des entretiens. Présenté par Mgr Audi comme un homme courageux « ne pouvant être intimidé par aucune personnalité politique locale ou étrangère », le patriarche avait déclaré après sa visite en France et sa rencontre avec le président François Mitterrand et son Premier ministre Jacques Chirac que la guerre au Liban était « celle des autres ».

Hafez el-Assad le qualifie de visionnaire

Le film montre par ailleurs le patriarche comme un homme résistant jusqu’au bout à l’hégémonie syrienne. L’homme religieux que Hafez el-Assad avait décrit comme étant un visionnaire écartait subtilement toutes les invitations et intimidations visant à l’amener à se rendre en Syrie à laquelle il refusait de s’assujettir. Même durant les occasions où sa présence était attendue pour des raisons protocolaires, comme pour les obsèques du fils de Hafez el-Assad, Bassel, ou encore plus tard à la mort du président lui-même en l’an 2000, il se contentait d’envoyer des représentants, esquivant tout déplacement vers ce pays dont les dirigeants menaçaient selon lui la souveraineté libanaise. Leur retour militaire en 1987 est d’ailleurs dénoncé dans un communiqué de Bkerké qui sera par la suite ébranlé par un assassinat politique, celui du Premier ministre Rachid Karamé.

Le voyage historique effectué par le chef des maronites en Russie, en tant que première figure religieuse non russe qui visite le Kremlin depuis la révolution bolchévique de 1917, est présenté comme un geste ultime de résistance de la part du patriarche défenseur des libertés. Le contexte de l’époque était sombre avec la Syrie contrôlant 65 % des terres libanaises avec 35 000 soldats, Israël profitant de 15 % des terres, en plus des présences palestinienne et iranienne, et de l’élections présidentielle prévue en 1988. Cette année était qualifiée par Amine Gemayel d’inquiétante et de dangereuse ; une année durant laquelle lui-même et le patriarche ont tout fait pour éviter l’inévitable. Le documentaire montre que le Vatican était persuadé que les deux agresseurs, syrien et israélien, prétendument ennemis historiques, étaient en fait alliés avec des intérêts communs menant à la destruction du Liban.

C’est un patriarche tenace et persévérant qu’Élie Ahwach tente de peindre dans son documentaire. Le patriarche Sfeir réunit ainsi le 31 août 1988 les députés maronites qui décident de se mettre à sa disposition après l’impossibilité d’organiser une élection présidentielle libre. Il tente de s’opposer à l’émissaire américain Richard Murphy qui le placera devant l’alternative suivante : l’appui à la candidature de Mikhaël Daher, soutenu par les Syriens, ou le vide constitutionnel. Les autorités syriennes avaient tout organisé : la date et le lieu de l’élection.

Le rôle négatif de la Syrie est en outre bien évident dans la documentation historique qui montre la riposte syrienne au refus des chrétiens et du patriarche d’accepter le fait accompli imposé par Damas. Cette riposte a notamment pris la forme de l’attentat contre une église au Kesrouan en 1994.

Durant une heure et demie de documentaire, on voit un patriarche conciliant mais bien déterminé à rester à égale distance de ses fidèles, qu’ils soient à la tête de milices ou membres du gouvernement, qu’il soit légitime ou non. Tout en refusant le gouvernement présidé par Sélim Hoss, considéré pourtant comme légitime par le mufti Hassan Khaled, le patriarche refuse tout autant de gratifier de légitimité le gouvernement militaire formé à l’époque par le général Michel Aoun, dans un souci de rester à égale distance des différents parties en conflit. Le patriarche est souvent représenté par le scénariste comme un homme de paix qui préfère le dialogue à la violence, comme lorsque le général Aoun a déclaré la guerre de libération contre la Syrie en 1989. Même chose pour le pape Jean-Paul II, demandant devant le monde entier en avril 1989 le départ de toutes les armées étrangères du sol libanais. Il semble être l’un des rares anges gardiens de ce petit lopin de terre que les Libanais appellent patrie. Le 16 mai, le mufti Khaled est assassiné et l’étau se resserre sur les chrétiens.

Taëf

En juin 1989, le patriarche rencontre Rafic Hariri. Les images des députés défilant à Taef et s’installant autour de la table afin de décider de l’avenir du pays nous font l’effet d’une douche froide, même derrière le petit écran. C’est un patriarche attentif et fin diplomate qui suivra de très près les moindres détails et donnera finalement son accord suite à une entrevue avec deux émissaires du gouvernement français. Les accords avalisés ainsi à Taëf sont présentés par tous les intervenants, sauf par le général Aoun, comme la seule bouée de sauvetage parrainée par le duo Arabie saoudite-États-Unis. C’est donc un patriarche conscient de la gravité des répercussions des réformes constitutionnelles de Taëf sur les privilèges des maronites qui a mis fin à l’hémorragie qui menaçait la présence du Liban en tant que pays souverain au Proche-Orient. Il dira au président Aoun, en citant l’Évangile : « Si un royaume se divise, ce royaume ne peut pas tenir. Si une famille se divise, cette famille ne pourra pas tenir. »

Un autre moment fort du documentaire est l’élection de René Moawad comme chef de l’État avec la bénédiction de Bkerké. Un tableau vite assombri par les images télévisées d’une bande d’émeutiers violant l’enceinte de Bkerké et attaquant la personne du patriarche. « Le patriarche était stoïque », selon les propos de Mgr Raï qui « n’arrive pas à oublier la scène bouleversante du patriarche Sfeir malmené par la foule ». Nayla Moawad raconte, émue, le rêve disparu un 22 novembre avec l’assassinat de René Moawad.

Les images des Syriens au palais présidentiel de Baabda et l’assassinat de Dany Chamoun et sa famille nous plongent dans une spirale effroyable de chaos sécuritaire. Mgr Sfeir résistait jusqu’au bout à l’hégémonie syrienne qui se manifestait partout dans le paysage politique : signature des traités avec la Syrie, les élections de 1992, le projet de la loi d’amnistie, le non-retour des réfugiés, la dissolution des partis politiques, la marginalisation des chrétiens au pouvoir… Selon ses proches interviewés par le réalisateur, aux yeux du patriarche, le président, les ministres et les députés de l’époque étaient nommés par la Syrie, et c’est pour cette raison qu’ils évitaient de faire des commentaires concernant les politiciens et leur façon d’accéder au pouvoir. Des images plus que réconfortantes montrent l’apogée du patriarcat avec la visite du patriarche en août 2001 au Chouf afin de sceller la réconciliation entre chrétiens et druzes avec Walid

Joumblatt. Ce dernier souligne que le « patriarche avait choisi le bon moment pour effectuer cette réconciliation ». À la fin de la première partie, le Premier ministre Rafic Hariri arrive au pouvoir avec le 4e gouvernement du président Élias Hraoui. Une dose d’optimisme, du moins au plan économique, souffle sur le Liban et sur Bkerké… Rendez-vous avec la suite dans la seconde partie du documentaire, œuvre incontournable afin de comprendre les coulisses de l’histoire moderne du Liban.

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