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La Dernière

L’hommage à la vie d’Ada Jreissati

Rencontre

Les recettes du livre « Or la vie » permettront d’assurer les médicaments qui atténuent les effets indésirables de la chimiothérapie aux personnes défavorisées souffrant de cancer.

11/10/2018

Assise dans un fauteuil dans son appartement beyrouthin, les jambes bien calées sur un repose-pieds, elle dédicace son livre posé sur un plateau. Rien ne vient troubler ses pensées, ni sa mère, penchée sur elle avec amour, ni l’amie de cette dernière, aux mots réconfortants. Souriante malgré les traits tirés, Ada Jreissati se laisse baigner par l’amour qui l’entoure. Celui de ses proches, présents, attentifs à son confort. Celui de ses amis, inquiets pour sa santé. Celui de connaissances, touchées par son combat contre « le monstre ». Elle s’en veut de ne pouvoir répondre à tous les messages de sympathie qu’elle reçoit. S’en excuse même. « Je suis vidée, moralement et physiquement », avoue-t-elle.

Quelques jours plus tôt, le 20 septembre dernier, cette épouse, mère de famille et ex-enseignante, signait Or la vie, son livre publié aux éditions L’Orient des livres. Elle y raconte sa lutte contre « le cancer du pancréas », avec élégance, sans fioritures. Au Gathering, où le tout Beyrouth s’est pressé, elle s’est pliée avec une volonté de fer à l’épuisant rituel qui accompagne une signature de livre, dédicaces, photos, commentaires, bises (pourtant interdites), et tout le brouhaha qui va avec. En quelques heures, les 500 exemplaires imprimés se sont vendus comme de petits pains. Mais elle a perdu du poids. Au grand dam de sa sœur Carla, son ange gardien, et de son oncologue Christina (Khater) qui lui imposent désormais repos absolu et alimentation riche. Ada Jreissati Abi Lahoud, 57 ans, affiche pourtant une impressionnante sérénité et le sentiment d’avoir accompli sa mission.

Les recettes de son livre iront au financement de médicaments qui atténuent les effets indésirables de la chimiothérapie. « Quand la nausée s’installe, c’est terrible », fait-elle remarquer. Non financés par l’État ou les tiers payants, ces médicaments sont inabordables pour une grande partie des malades du cancer. « Une association verra bientôt le jour à leur intention », promet-elle. Elle y veille déjà avec l’aide de son médecin. Et prépare la prochaine séance de dédicace accompagnée d’une présentation, qui aura lieu le 7 novembre prochain, au Salon du livre de Beyrouth.


Le combat contre le monstre

« Quand la nouvelle s’abat sur moi comme une foudre qui me terrasse, au moment où je m’y attends le moins, je ne sais pas où donner de la tête. » Sans ménagement, le lecteur est invité à entrer dans la vie d’Ada. À l’accompagner dans son indicible parcours, la découverte de sa maladie, l’implacable verdict, sa première bataille. À l’annonce de sa rémission, il a crié victoire avec elle. Lors de sa rechute, il n’a pu se retenir de pleurer, sans pour autant cesser de prier pour qu’elle gagne sa deuxième bataille. Mais le cancer du pancréas est fatal. La majorité de ses victimes ne survivent qu’un an. Ada a déjoué tous les pronostics. « On m’avait donné six mois à vivre. Quatre ans et demi plus tard, je suis encore là. J’espère passer le cap des cinq ans », dit-elle, à l’adresse de son lecteur, comme pour le réconforter. Car elle a décidé de « ne pas utiliser les grands moyens ». « J’ai refusé de subir le traitement choc, explique-t-elle, mon corps ne l’aurait pas supporté. J’aurais flanché. »

Ada Jreissati est de ces personnes « combatives » qui ne se révoltent pas ouvertement. « Ma révolte n’a pas dépassé les bornes », raconte-t-elle, évoquant sa maladie. Pour avoir grandi durant la guerre civile, elle n’a jamais vraiment dépassé les limites. « Je n’ai pas eu de crise d’adolescence », se souvient-elle. Pas plus qu’elle ne s’est rebellée contre le terrible accident de la route qui l’a clouée au lit une bonne année, durant sa jeunesse, alors qu’elle venait d’être mère pour la seconde fois, et qui l’a éloignée de son premier mari.


Je ne sais d’où je tiens cette force

Mais, cette fois, les choses semblent différentes. Celle qui a « le sens aigu du devoir » « fait passer le bonheur de sa famille recomposée avant toute chose », et se dit « heureuse d’avoir mené ses enfants à bon port », refusant de flancher devant les siens. « Je m’interdis toute révolte », admet-elle. Après une première phase de déni, suivie d’une volonté acharnée de guérir, elle a fini par accepter sa maladie, au point de préparer elle-même son départ, dans les moindres détails. « Je veux être avec mes enfants, là où ils veulent que je sois », lance-t-elle, faisant part de son désir d’être incinérée. Sans états d’âme. Avec ce sourire qui ne la quitte jamais. Même s’il lui arrive, la nuit, d’être hantée par les idées noires. Même si au plus profond d’elle-même, la culpabilité lui pèse de faire souffrir ses proches, ses parents, ses frères et sœur, ses enfants, son second époux qui a déjà vécu un drame semblable. « Je ne sais d’où je tiens cette force », dit-elle. Peut-être dans sa foi, dans ses prières à la Vierge et à saint Charbel qui l’accompagnent en permanence. Peut-être dans le souci d’assurer le bien-être des siens qui se relaient auprès d’elle. Car « nul ne peut supporter tant de stress, de douleur et de solitude intérieure, sans être entouré ». Mais en même temps, explique-t-elle, « c’est comme si j’étais hors du coup, comme si j’observais ce qu’il m’arrive et que je devais tout installer avant mon départ. Car je veux partir sans emmerder le monde… ».

Dans l’écriture, Ada a trouvé une excellente thérapie, qui « permet de tout faire sortir ». Qui lui a permis de meubler les périodes de chimiothérapie. « J’écrivais entre les séances pour passer mes nerfs. » Elle a toujours aimé écrire et cache dans ses tiroirs quelques nouvelles jamais publiées. À travers ses mots et son drame, ce livre est aussi un hommage à chacun de ses proches, parents et amis, qui se sont mobilisés pour se battre auprès d’elle, chacun à sa manière. « J’ai eu la chance d’aimer et d’être aimée », rappelle-t-elle. Au passage elle fait des choix, décide de « dépasser les mesquineries pour profiter de la vie ». « Je sais combien la santé est primordiale, dit-elle à la fin de son livre. Les petites joies simples de mon quotidien sont ma stabilité mentale et physique, ma sérénité. Je finis par constater combien la vie est précieuse : Or la vie. » Tout le reste n’est que broutilles.

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Merci.

 

Daniel Renaud

Tiens toi bien Ada a la vie, tu merites d'y etre.

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