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Culture

Josef Koudelka : Pour être photographe, il faut être nomade

Entretien

Façonnant le mythe du photographe éternellement en partance, plus Gitan que les Gitans qu’il a longtemps photographiés, Josef Koudelka vient d’inaugurer l’exposition « Beirut/The Wall »* à Dar el-Nimer où se reflètent deux de ses saisissantes séries.


18/09/2018

Dans quel état d’esprit êtes-vous, face à l’exposition « Beirut/The Wall » qui se tient à Dar el-Nimer ?

Si, au départ je n’étais pas très enthousiaste à l’idée de monter cette exposition, aujourd’hui je suis très heureux. En fait, je viens d’avoir 80 ans et j’ai estimé que c’était le moment opportun pour moi de parachever mes projets qui jusqu’alors lors étaient un peu en suspens. En l’occurrence, à la faveur de cet événement à Beyrouth, la boucle est bouclée d’une certaine manière. C’est également une année charnière dans la mesure où je clos le chapitre de Prague à travers des expositions et rétrospectives qu’accueillera la capitale de la République tchèque aux Musée des arts décoratifs et à la National Gallery.

Pourquoi aviez-vous ces doutes ?

De peur de me disperser. Il est essentiel pour moi de pouvoir maîtriser mon travail ainsi que les manifestations qui en découlent. Cela dit, lorsque des responsables de Dar el-Nimer m’ont approché après leur visite de l’exposition « Berlin/The Wall » – dont le curateur (qui est aussi celui de l’exposition de Beyrouth), Xavier Barral, m’avait laissé un contrôle total sur mes images –, l’idée m’a semblé cohérente, toutefois en l’adaptant à l’environnement du Liban, c’est-à-dire en intégrant ma série sur Beyrouth. Et puis, surtout, présenter les œuvres de « The Wall », étroitement liées à la cause palestinienne, résonnaient bien avec le lieu et la mission de Dar el-Nimer. En outre, cette exposition a permis d’explorer de nouvelles dimensions et un nouvel accrochage de mes photos de Beyrouth. Chaque escale me permet de continuer à apprendre, c’est fascinant.

Vous avez souvent refusé de travailler sur commission, toujours revendiqué cette volonté de contrôle, à quand remonte cette audace ?

Je ne sais pas s’il s’agit d’audace, dans mon cas, autant que d’un désir de liberté. Confronté à certaines commissions qui conditionnent mon travail, je ne suis plus sûr de faire de bonnes photos. Je ne peux fonctionner qu’en roue libre, d’autant que je n’ai jamais conçu la photo comme un métier. De toute façon, je n’accepterai jamais d’avoir le standard de vie des grands photographes. Il est essentiel, à mes yeux, de me mettre à hauteur des sujets que je photographie, d’être à leur niveau, surtout quand ceux-ci sont dans des conditions de vie difficiles, histoire d’être cohérent et sincère avec mes images. Comme, par exemple, ma série autour des Gitans pour laquelle j’ai littéralement vécu avec eux, comme eux. Je ne suis pas de ceux qui peuvent documenter un génocide et le lendemain réaliser une campagne publicitaire pour une marque de cigarettes.

D’ailleurs, votre vie en mouvement, ancrée sur le tard, s’apparente un peu à celle de ces Gitans…

Pour faire de bonnes photos, pour être photographe, on ne peut qu’être nomade. Ce n’est que récemment que je me suis posé, l’idée étant de refermer certaines parenthèses de ma vie.

Selon vous, qu’est-ce qui fait un bon photographe ?

Je crois qu’il y a de grandes images et non pas de grands photographes, la photo étant le seul médium où un chef-d’œuvre résulte souvent d’un incident. Ce qui explique sans doute pourquoi je n’ai jamais réellement eu de figures de référence dans le domaine, mais plutôt des images que j’aime. Ce sont celles dont il émane à la fois une forme de mysticisme qui se rapproche de celui de la poésie et une force qui permet de s’y retrouver. Les chefs-d’œuvre photographiques, ceux qui traversent le temps et que l’on continue d’aimer 50 ans après, sont d’ailleurs très rares dans une carrière.

Le premier pan de cette exposition, intitulé « Beirut », est constitué d’une série de photos de Beyrouth en 1991, au lendemain de la guerre civile. Quel en a été le déclenchement ?

À l’époque, Henri Eddé qui pilotait le projet de la reconstruction du centre-ville au sein du bureau d’architecture Dar el-Handassa avait proposé à Rafic Hariri et sa fondation d’en faire un livre, sur une idée de sa fille Dominique qui venait de fonder la maison d’édition Éditions du Cyprès. Cette dernière avait fait appel à six photographes de Magnum et au départ, comme il se doit, j’avais refusé le projet. Ce n’est qu’en me rendant à Beyrouth sur invitation de Dominique que j’ai finalement accepté de participer à ce projet, car l’intention et l’usage des photos étaient clairs : documenter une ville dans une période d’entre-deux, entre la destruction et la renaissance.

Quels souvenirs gardez-vous de ce projet ?

La seule violence à laquelle j’avais été confronté jusque-là, c’était à Prague lors de l’invasion russe en 1968. C’était donc frappant, cette vision d’une ville fantôme, vidée de ses habitants, peuplée par des squatteurs, des combattants encore à leur poste malgré la fin des affrontements et la même poignée de visages que je revoyais tous les jours à la place des Canons. Là où je passais, on me regardait comme si j’étais un ovni parce que très peu d’étrangers se rendaient à Beyrouth. Il y avait beaucoup de kidnappings, et je me souviens d’ailleurs que quand je circulais en ville avec Dominique, elle m’empêchait de longer les voitures, de peur qu’on m’enlève à la volée. Le projet de Beyrouth, dont en particulier l’image de l’arbre en face du Musée national, représente aussi l’apogée de mon travail en format panoramique.

Vous avez fait du format panoramique l’une des particularités de vos photos…

J’ai découvert ce format sur le tard, en 1986, et cela m’a montré des possibilités visuelles que j’ignorais. Il correspondait parfaitement à ma notion de paysages, cette « panoramisation » de la présence humaine, l’accentuation des lignes horizontales, dont jusqu’alors le rendu ne me satisfait pas entièrement. Le format panoramique m’a surtout permis de renouveler mon œil ainsi que mon intérêt pour la photo. Sinon, je pense que ma carrière se serait achevée il y a longtemps.

Comment s’est passé le travail sur « The Wall », qui regroupe un ensemble d’images prises le long du mur de l’apartheid entre 2008 et 2012 ?

Le projet était plus délicat que celui de Beyrouth, car l’intention au départ ne me semblait pas claire et aussi parce que ce projet, initié par le photographe français Frédéric Brenner, regroupait dix photographes et que je ne suis pas à l’aise à l’idée d’un travail « de groupe ». Il m’a fallu huit visites le long du mur qui sépare la Palestine et Israël, ainsi que la condition primordiale d’avoir le contrôle total sur mes photos et leur usage, afin de mener à bien ce projet. Je ne voulais entendre quoi que ce soit par rapport à la situation géopolitique ou sociale, préférant me faire ma propre opinion car j’ai horreur de me sentir manipulé. Et c’est ce qui s’est effectivement produit. Chaque jour, en fin de journée, j’étais psychologiquement épuisé si bien que j’avais du mal à rester sur place plus de trois semaines. Quelle qu’ait été l’idée de départ de ce projet, je suis satisfait car mes photos, ainsi que les projections qui accompagnent l’exposition, l’ont fait évoluer vers ce qu’il est aujourd’hui : la documentation d’un éternel conflit.

Quel est votre opinion sur la question de la photographie digitale à laquelle vous avez recours de plus en plus souvent ?

La photo digitale s’est imposée à moi quand le laboratoire où j’avais l’habitude d’imprimer mes images m’annonçait sa fermeture. Avec du recul, je pense que cela m’a sauvé la vie : je n’ai plus à me balader avec 30 kg sur le dos, et je dépense beaucoup moins d’argent. Le problème, c’est que j’ai du mal à documenter ma vie quotidienne vu que ceux qui m’entourent le font tellement avec la démocratisation des appareils photo… J’ai un peu saturé.

Dar el-Nimer

Rue d’Amérique, Clemenceau.

« Beirut/The Wall » de Josef Koudelka. Jusqu’au 22 décembre 2018.

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