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Idées

Réfugiés syriens : le pari russe du « fait accompli »

Diplomatie
15/09/2018

Après avoir démontré sa capacité à battre la mesure du conflit syrien sur le plan militaire et tenté, jusque-là sans succès, d’en faire de même sur le plan diplomatique, la Russie cherche désormais à s’imposer comme un interlocuteur incontournable sur la question du retour des réfugiés. Lors du sommet d’Helsinki, le 16 juillet dernier, Moscou a soumis à Washington un projet d’opération conjointe qui associerait le Liban et la Jordanie, visant à faciliter le retour d’une grande partie des Syriens installés sur leurs sols. Et les objectifs annoncés dans ce dossier hautement sensible sont pour le moins ambitieux : sur les 976 000 et 670 000 réfugiés recensés par le HCR dans ces deux pays, Moscou envisage à terme le rapatriement de respectivement 890 000 et 150 000 d’entre eux. Soulever ainsi la question du retour des réfugiés permet au Kremlin de surprendre ses adversaires sur le dossier syrien en abordant de plain-pied un sujet à caractère humanitaire, où personne ne l’attend.

C’est donc assez logiquement que cette initiative russe est aujourd’hui spontanément perçue avec méfiance par les Européens qui y voient volontiers une nouvelle manœuvre dilatoire de la part de Moscou. Car, à travers cette initiative, le Kremlin souhaite envoyer le signal qu’en dépit de la poursuite du conflit– encore rappelée par la situation autour d’Idlib–, le temps de la guerre est fini et que celui de la reconstruction d’un pays en grande partie en ruine est arrivé. Quoi de mieux pour le montrer que l’image de réfugiés regagnant leurs foyers ?


« Coup de fouet »

D’ici à la fin de l’année, une commission intergouvernementale russo-syrienne doit élaborer une feuille de route concernant la reconstruction du pays. Bien consciente de ses limites financières, la Russie ne prétend cependant pas contribuer à l’essentiel de cet effort – estimé entre 250 et 400 milliards de dollars –, et sa part sera modeste et limitée à certains secteurs (la construction, l’énergie, les transports, l’agriculture…). Parmi les potentiels contributeurs, l’Europe figure en bonne place, aux côtés de la Chine, des pays du Golfe et des États-Unis. Or, les pays de l’UE ne sont pas prêts à signer un chèque en blanc à Damas et exigent des garanties, notamment celle d’une transition politique en Syrie. Moscou rétorque depuis des mois que cette approche souffre d’une contradiction fondamentale : comment prétendre que les réfugiés syriens ont vocation à rentrer chez eux et s’interdire dans le même temps de créer les conditions propices à leur retour en refusant de payer et de lever les sanctions qui pèsent sur la Syrie ? L’argument est cynique, mais il reflète aujourd’hui l’un des points de crispation majeurs entre Russes et Européens.

À travers son initiative, Moscou bouscule l’agenda de résolution de la crise en cherchant à donner un « coup de fouet » à un processus politique toujours en panne via la délicate question des réfugiés et de la reconstruction. Face aux refus exprimés par les États-Unis et l’UE à ce stade, le Kremlin mise notamment sur les bonnes relations qu’il cultive avec les pétromonarchies du Golfe, plus soucieuses de l’influence de l’Iran que du sort de Bachar el-Assad. Quoi de mieux comme « occasion » de contrebalancer cette influence que d’investir dans la reconstruction de la Syrie et d’y acquérir ainsi des leviers économiques ? C’est en tout cas le pari que l’on fait à Moscou, où l’on se prend à croire que les promesses de dons saoudiens faites en février dernier à l’Irak – pourtant satellisé par Téhéran – se produiront aussi en Syrie.


Convergences russo-libanaises

La Russie mise par ailleurs sur ses bonnes relations avec Amman et sur ses liens grandissants avec Beyrouth pour établir une forme de « fait accompli » autour de la question des réfugiés. L’initiative de Moscou a d’ailleurs été accueillie positivement aussi bien en Jordanie qu’au Liban, comme en témoigne la création d’une commission mixte libano-russe pour le rapatriement des réfugiés syriens début septembre. Les convergences entre Russes et Libanais sur cette question s’inscrivent plus généralement dans une dynamique de rapprochement à l’œuvre entre les deux pays depuis plusieurs mois. En février dernier, la Russie et le Liban avaient ainsi élaboré un accord bilatéral en vertu duquel la marine de guerre russe aurait eu la possibilité d’utiliser les ports libanais pour relâcher. Toutefois, suite à des pressions occidentales, et principalement américaines, le Parlement libanais a rejeté l’accord en mars. Autre thème : la frontière syro-libanaise, où l’activité russe a augmenté ces derniers mois à travers le déploiement d’unités de la police militaire côté syrien. En cas de mise en œuvre d’une opération de rapatriement des réfugiés, ces unités seront à coup sûr mobilisées, ouvrant la voie à une coordination sécuritaire approfondie entre Moscou et Beyrouth. Un accord conclu en la matière entre la Syrie, le Liban et la Jordanie par l’entremise de Moscou constituerait donc un précédent qui tendrait à isoler un peu plus les Européens sur le dossier syrien. Une victoire diplomatique serait ultérieurement renforcée par la participation éventuelle de la Turquie, qui accueille le plus important contingent de réfugiés syriens (plus de 3,5 millions).

Fidèle à son approche proactive du dossier syrien, la Russie continue de chercher à apparaître comme une force de proposition, quitte à bousculer, voire provoquer, les autres acteurs de la crise. Toutefois, se pose la question de la volonté de Damas de voir revenir ces réfugiés. Dans quelle mesure la Russie est-elle en mesure de convaincre un régime réticent à voir revenir en masse de potentiels contestataires ?

La « carotte » reste celle des investissements étrangers qui accompagneraient ce retour, d’une part, et le contrepoids que cette situation créerait à l’égard de l’influence iranienne en Syrie, d’autre part. Moscou estime, à tort ou à raison, que seul un régime syrien suffisamment consolidé, y compris économiquement, sera à même d’exiger à terme le départ des Iraniens. La Russie mise donc, à ce stade, sur une approche incitative à l’égard du régime syrien. Toutefois, Vladimir Poutine n’a pas manqué de rappeler ces derniers mois que les forces russes n’avaient pas vocation à rester éternellement en Syrie. Le vide créé par le retranchement des unités russes dans leurs bases de Hmeimim et Tartous serait mécaniquement comblé par les supplétifs iraniens. Une perspective peu souhaitable pour Damas.

Historien et directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe (Moscou).

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Honneur et Patrie

C'est un demi-fait accompli qui fait éclater de rire notre sempiternel ministre des Affaires étrangères ? Il est question de rapatrier 890.000 déplacés seulement sur les 1.700.000 stationnés sur le territoire libanais, le reste, soit 810.000 vous les jetez au Liban ? Allez les héberger dans votre immense Sibérie. Leur patrie syrienne est 17 fois plus grande que le Liban. Parlez-en Monsieur le Ministre au lieu de rire aux éclats.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL EST TRES TOT POUR CRIER VICTOIRE CAR CETTE VICTOIRE VA SE JOUER SUR LE DOMAINE POLITIQUE ET LA LA RUSSIE ET SES ALLIES SONT TRES MAUVAISEMENT PLACÉS POUR Y ACCEDER !

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