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Moyen Orient et Monde

À Bassora, frustration et ressentiment contre le pouvoir de Bagdad

Irak
OLJ
06/09/2018

La contestation qui vient de faire six nouveaux morts à Bassora illustre tragiquement le sentiment d’abandon de cette ville de l’extrême sud de l’Irak et l’exaspération des habitants devant l’impunité des corrompus, dont l’avidité les prive des services de base.

Les rivalités à Bagdad, qui ont paralysé le Parlement dès l’ouverture de sa session inaugurale, les promesses des autorités et même les appels au dialogue : le cheikh Raëd al-Freiji, du Conseil des tribus de Bassora, les balaye tous d’un revers de main. Pour lui, les dirigeants « ont perdu le contrôle de la rue parce qu’ils ont perdu sa confiance », a-t-il résumé, lors d’un récent entretien à l’AFP.

Aux législatives de mai, c’est ici que l’abstention a été l’une des plus fortes.

Quand Bassora a explosé début juillet, lançant un mouvement de contestation qui a gagné l’ensemble du Sud, le gouvernement a promis plans d’urgence, investissements et milliards de dollars. Le Premier ministre Haider al-Abadi, qui tente aujourd’hui de conserver son poste en essayant de former une majorité avec le leader chiite Moqtada Sadr, avait même fait le déplacement.

Une ville devenue invivable

Mais sur le terrain, rien n’a changé, ont assuré les habitants. Pire, l’eau distribuée est maintenant tellement polluée qu’elle a déjà conduit plus de 20 000 personnes à l’hôpital.

« La province de Bassora est devenue invivable et les habitants estiment que la réponse des autorités n’est pas à la hauteur de la crise », déclare à l’AFP Fayçal Abdallah, du Conseil gouvernemental des droits de l’homme. Son organisation, comme d’autres, réclame que Bassora soit déclarée province « sinistrée ». Mais, avec un tiers du pays repris récemment au groupe État islamique (EI), Bagdad dit peiner à trouver des fonds. Pourtant, le montant des revenus pétroliers bat chaque mois des records et a presque doublé en un an. Mais ce qui exaspère le plus les habitants, c’est que les autorités fédérales et provinciales – dont le siège a été en partie incendié par les manifestants – se renvoient la balle.

« Ça m’est égal de savoir qui doit le faire, ce que je veux, ce sont simplement les services de base », a fait valoir à l’AFP Mehdi, un habitant de Bassora d’une soixantaine d’années.

Pour le cheikh Freiji, « dire qu’il y a une crise économique est une blague, les caisses sont la proie des voleurs ». « Je défie quiconque de me montrer un projet fini et au service du peuple. Où sont partis les millions investis ? »

Dans le 12e pays le plus corrompu au monde, « la rue bouillonne, mais quand tu manifestes, tu es reçu par la violence et à qui se plaindre ? L’État est juge et partie », a-t-il accusé. Bientôt, a prévenu l’homme en tenue traditionnelle, « les manifestations ne seront plus pacifiques et plus aucun chef tribal ne pourra les arrêter ».

Cette province frontalière de l’Iran et du Koweït est une zone de trafic mais aussi d’affrontements tribaux réguliers, parfois à l’arme lourde, constituant de longue date une poudrière.

La crise trouve ses racines dans « une mauvaise gestion politique », affirme à l’AFP le politologue Ouathiq al-Hachémi. Mais, à Bagdad, les politiciens sont plus préoccupés par leur siège et font preuve « d’un égoïsme et d’un manque d’attachement à l’intérêt national et aux responsabilités qui leur sont confiées », poursuit-il.

L’expert pointe aussi du doigt l’existence de « loyautés à l’étranger », dans un pays où de nombreuses puissances, en premier lieu l’Iran et les États-Unis, interviennent régulièrement.

« Vache à pétrole »

En 2014, la province majoritairement chiite avait largement contribué à grossir les rangs des unités paramilitaires du Hachd al-Chaabi pour libérer les provinces sunnites de la férule de l’EI. Aujourd’hui, si elle s’en enorgueillit, la « vache à lait » de l’Irak – comme disent les habitants en évoquant le pétrole – réclame son dû.

Le secteur des hydrocarbures, unique source de devises du pays, assure 89 % de ses ressources budgétaires mais seulement 1 % des emplois, ses entreprises recourant généralement à la main-d’œuvre étrangère.

Et surtout, il n’a pas permis de mettre au niveau les services d’acheminement d’eau et d’électricité, vétustes et qui ne font plus le poids face à l’exode rural, aux quartiers informels qui grossissent, et à la crise de l’agriculture victime de la sécheresse et de la pollution de l’eau.

Oum Seif a perdu des millions investis dans la pisciculture qui meurt de l’eau salée et polluée. Cette femme d’affaires dynamique a cru un temps que l’État allait lui donner un coup de pouce en repoussant l’échéance de ses dettes, des crédits d’investissement contractés auprès de banques publiques.

« Mais à Bassora, c’est toujours pareil. Les autres provinces obtiennent des dédommagements, nous jamais ! »

« Il y a eu des commissions formées, des engagements de Bagdad, mais on n’a jamais rien vu », a-t-elle fustigé.

Source : AFP

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