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Idées

Vers une véritable coopération militaire sino-libanaise ?

Armée
18/08/2018

Près d’un demi-siècle après la reconnaissance de la République populaire de Chine par le Liban, les relations diplomatiques et commerciales entre les deux pays ont connu des progrès constants, comme en témoigne par exemple la présence régulière de la Chine dans le podium des fournisseurs commerciaux du pays du Cèdre. 

Des relations qui devraient en outre connaître un essor significatif à moyen terme dans le cadre de la mise en œuvre de la nouvelle route de la soie. Lancé par le président Xi Jinping en 2013, ce projet titanesque, qui vise à relier la Chine au Proche-Orient et à l’Europe à travers un vaste réseau d’infrastructures de transport, constitue la clé de voûte de la diplomatie régionale de Pékin. Un projet auquel le Liban a été officiellement intégré à l’occasion de la signature d’un partenariat bilatéral lors de l’exposition sino-arabe de septembre 2017. Or, compte tenu de l’ampleur des investissements prévus (plusieurs billions de dollars) pour le projet et de son importance géopolitique, la Chine œuvre parallèlement à sa sécurisation stratégique à long terme, notamment par le biais d’accords militaires, y compris au Levant.


Facteur syrien
Une logique qui semble progressivement conduire Pékin à placer le Liban sur ses cartes stratégiques, voire à y envisager un développement de son influence militaire à long terme, à travers des contrats d’armement et une coopération opérationnelle qui reste encore à définir. Cette coopération émergente a commencé à prendre timidement forme au lendemain de l’agression israélienne de 2006, lorsque l’armée chinoise – qui avait déjà détaché un bataillon de 335 soldats dans le cadre de la Finul, dont 275 combattants et 50 médecins – a transféré, en juin 2007, de nombreux outils de déminage à l’armée libanaise pour l’aider à gérer les dizaines de milliers de mines antipersonnel larguées par les troupes israéliennes pendant les combats puis leur retraite. 

Elle semble néanmoins avoir pris une nouvelle ampleur depuis le déclenchement du conflit syrien. Ce dernier revêt un intérêt sécuritaire pour la Chine, qui craint notamment une professionnalisation des extrémistes ouïgours à travers leurs liens avec les réseaux salafistes levantins. Selon plusieurs sources anonymes citées dans un article publié le 28 novembre 2017 par le site Middle East Monitor, la Chine aurait déployé en Syrie des unités de forces spéciales afin de traquer et d’abattre les quelque 5 000 combattants ouïgours ayant rejoint l’État islamique. Les unités déployées, appelées les Tigres sibériens ou encore les Tigres de la nuit, ont reçu la couverture juridique de la loi chinoise antiterroriste de 2015 qui légalisait pour la première fois le déploiement de troupes à l’extérieur de la Chine continentale. Une intervention qui s’ajoute aux quelque 300 conseillers militaires envoyés en avril 2016 et au transfert de munitions aux forces gouvernementales syriennes dans la première moitié de 2017.

Or, et même si aucun lien n’a encore été officiellement établi avec cette problématique syrienne, la proximité du Liban avec le conflit et la porosité de la nébuleuse salafiste dans les deux pays ont sans doute contribué au renforcement de la coopération militaire sino-libanaise via la conclusion de contrats et accords. Le 17 novembre 2016, par exemple, le général en chef de l’armée de l’époque, le général Jean Kahwagi, signait un accord de partenariat militaire avec son homologue chinois, le général Fen Tchang Long. Selon des propos qui m’ont été tenus par une source française au fait du dossier, les agences de renseignements libanaises et chinoises auraient nettement augmenté leurs collaboration et échanges d’informations depuis. 

Discrétion
Outre cette coopération en matière de renseignements et dans le cadre de la Finul, Pékin a aussi commencé à livrer des armes à Beyrouth. Le 16 juillet 2015 par exemple, l’armée libanaise a reçu un don d’armes de Pékin, après une première livraison deux semaines plus tôt. Or aucun détail sur le type et la quantité de l’armement inclus dans ces deux dons n’a été donné dans le communiqué de la troupe. Seules quelques photos y ont été attachées, qui ne laissent apparaître que trois fusils snipers (longue distance) et des boîtes de munitions légères et moyennes. Aucune autre information n’a filtré. 

Une discrétion qui pourrait revêtir un intérêt certain aux yeux de Beyrouth, qui y verrait ainsi le moyen de disposer d’un éventail d’armements plus large que celui jusque-là permis par ses partenaires traditionnels, voire d’user d’armes qui, officiellement, ne sont pas à sa disposition. En effet, les armements chinois ne font pas l’objet d’un contrôle de leur usage ou de leur éventuelle destination finale (comme leur récupération éventuelle par le Hezbollah), et aucune autorisation administrative préalable à la livraison n’est requise. Un fournisseur bien différent des États-Unis donc, lesquels ont par exemple systématiquement refusé de vendre ou de transférer au Liban des systèmes antiaériens, de peur de briser le monopole israélien du contrôle des airs. 

Cependant, et notamment pour ces raisons, les visées militaires chinoises au Liban risquent de se heurter à des obstacles de taille, compte tenu de la dépendance traditionnelle de l’armée libanaise vis-à-vis de ses partenaires occidentaux, américains en tête. Sur un plan pratique et logistique, la saturation américaine de l’armement libanais risque potentiellement de rendre très difficile l’intégration de systèmes d’armement chinois au sein d’une troupe entraînée depuis des décennies sur des systèmes différents. Surtout, les Américains ont déjà manifesté à plusieurs reprises leur hostilité vis-à-vis d’éventuelles velléités libanaises de diversification d’approvisionnement auprès de leurs rivaux. Notamment à l’occasion d’une récente proposition russe d’octroi d’aide militaire (1 milliard de dollars) en février 2018, et finalement restée sans suites… Compte tenu de ces obstacles, l’ambition militaire chinoise au Liban devrait certes enregistrer quelques gains dans les décennies à venir, mais est encore loin de pouvoir remplacer les privilèges américains. 

Philippe Bou Nader est analyste en intelligence économique à Kroll Emerging Markets (Dubaï) et doctorant en droit international public à l’Université Panthéon-Assas.

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Le Faucon Pèlerin

Coopération militaire sino-libanaise. Pourquoi pas ?
La Chine, 9.567 millions de km2; 1,397 milliard d'habitants.
Le Liban, 10.452 km2, 4 millions d'habitants.
C'est une coopération entre une fourmi et un éléphant.

Talaat Dominique

Hariri a demandé la permission à Riadh ?

Le pont

Tout ce qui est nouveau est beau en général. En analysant la politique de la Chine en Afrique on se rend compte du danger de s'allier à ce pays. En Afrique ils font des travaux publics qu'ils financent par de la dette à faibles taux et ils prennent en guise de garantie des concessions pour fouiller les sols à la recherche de matières premières. Ils arrivent avec leur personnel y compris pour les emplois qui ne nécessite pas de qualifications, comme par exemple "pour pousser un chariot". Le Liban n'est pas obligé de faire "la danse de ventre" aux premiers arrivants qui nous donnent des miettes pour s'accaparer de notre liberté diplomatiques. Nos responsables le savent. Il est du devoir de la presse d'informer et non-pas de photographier les apparences.

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