Pourquoi les primo-votants se sont-ils abstenus lors des premières législatives en une décennie ?

Le 6 mai 2018, de nombreux analystes et commentateurs qui ont suivi les premières élections législatives au Liban depuis 2009 ont été rendus perplexes devant le refus des jeunes électeurs libanais de se présenter devant les urnes pour y déposer leur bulletin. Certaines équipes de campagne ont immédiatement lancé une introspection afin de comprendre pourquoi, tandis que d'autres sont restées dans le déni et ont évacué la question la mettant sur le compte de l'insouciance des jeunes et leur préoccupation pour des sujets qu'ils trouvent plus intéressants un dimanche, comme aller à la plage ou camper quelque part, peut-être même soigner une gueule de bois de la nuit précédente, en dépit de la fermeture imposée à la plupart des clubs et pubs à la veille du scrutin.

06/08/2018

Plusieurs semaines après cette journée cruciale qui a produit quasiment le même Parlement, les raisons pour lesquelles tant de jeunes électeurs libanais sont restés à l'écart des urnes sont devenues plus claires.

La première, et peut-être la raison la plus dominante, est un grave manque de confiance dans les institutions. La corruption effrénée, une culture sans bornes du clientélisme et un manque total de responsabilité constituent une réalité avec laquelle les jeunes de 21 à 30 ans ont grandi. Cela rend la « génération d'après-guerre » sceptique face à toute initiative prise par le gouvernement, particulièrement des élections qui pourraient menacer le statu quo actuel. Ce manque de confiance se traduit automatiquement par un manque d'enthousiasme à participer au processus politique. L’idée selon laquelle « rien ne va changer » a été martelée dans les jeunes esprits pendant des décennies, et a réussi à les empêcher d’aller voter en ce premier dimanche de mai 2018 et de participer à la vie politique.

La deuxième raison est l'absence d'un paysage médiatique relativement impartial. Dans un pays où les bulletins d’information du soir commencent par une « introduction » de 2 minutes, orientant les téléspectateurs sur la façon de ressentir les événements de la journée, il est souvent difficile de se faire une idée de ce qui se passe réellement. Ce paysage médiatique traditionnel biaisé s'accompagne d'une série de « tendances » en ligne, soigneusement distillées et orchestrées par des groupes de pression solidaires, qui décident de la position à défendre, coordonnent les heures de publication, les partages et les retweets pour amener certains sujets ou problèmes à devenir l’information la plus importante de la journée, même lorsque la réalité sur le terrain et en dehors des réseaux sociaux est loin de refléter cette situation. Cela rend la désinformation extrêmement difficile et longue à rectifier pour le lecteur moyen, l'auditeur ou le téléspectateur. Quant à l’idée selon laquelle les chaînes de télévision et les stations de radio sont les porte-paroles de différents groupes, avec la lourde tâche de rester à jour dans l’information, elle n’intéresse plus la génération d’après-guerre. Cette réalité se reflète même dans l'effondrement des revenus publicitaires des médias traditionnels, étant donné que les annonceurs veulent consacrer le plus gros de leur budget à une audience-cible (21-35 ans) qui ne regarde plus ou n’a plus confiance dans les bulletins d’information…

La troisième raison, probablement la plus directe, est la complexité de la loi électorale et la manipulation des circonscriptions qui certes galvanisent les jeunes partisans, mais qui déçoivent les espoirs des jeunes, hommes et femmes, qui ne sont pas affiliés à un parti politique déterminé. Les élections de 2018 ont connu une nouvelle loi, avec un mode de scrutin proportionnel déclaré, mais qui a pratiquement été vidé de son sens avec des « votes préférentiels » majoritaires décidant des vainqueurs. Mis à part une modeste campagne d'affichage lancée par le ministère de l’Intérieur, et quelques initiatives indépendantes pour éduquer et informer de la nouvelle loi les futurs électeurs, ce qui a été fait n’était pas suffisant pour expliquer comment cette loi fonctionne et ce qui a changé depuis le temps où la plupart des primo-votants apprenaient les élections dans leurs cours de civisme à l'école.

La manipulation des circonscriptions a donné un avantage inique aux partis politiques dans leurs zones d'influence, érodant encore plus la volonté des jeunes à aller voter, sachant que les gagnants et leurs quotes-parts de sièges ont déjà été déterminés à l’avance. Ajoutons à cela le fait que les électeurs ne pouvaient voter que dans leurs villes et villages de naissance, et qu'une grande partie de la jeunesse libanaise s'était éloignée des régions rurales du pays. Autant de facteurs qui ont fait que l’attrait à élire des représentants d'une région où ils ne vivent pas, n’y ont pas grandi et ne s’y voyant pas revenir, s’en est retrouvé réduit.

Tout ce qui précède, ainsi que de nombreux autres facteurs plus subtils, ont éloigné les jeunes électeurs des urnes. Cela illustre un besoin urgent de réformer la loi électorale, la rendant plus inclusive et plus représentative. Le grave manque de confiance est également une bataille ardue qui doit être prise à bras le corps, si les jeunes du Liban doivent commencer à participer plus activement à un processus politique qui affecte leur vie quotidienne et leurs moyens de subsistance futurs. Si le Liban veut espérer une meilleure implication des jeunes électeurs en 2022, des réformes vitales doivent être entreprises afin de contribuer au maintien et à la consolidation de la paix au sein des différentes communautés. Une construction de la paix, faisant en sorte que des segments de la société comme les jeunes, les femmes et les non-affiliés politiques soient mieux représentés au Parlement, cet hémicycle d’où naîtra la réforme législative dont le pays a si désespérément besoin.


* Bloggeur


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