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Moyen Orient et Monde

Imran Khan, le Trump du Penjab

Portrait

Le sulfureux joueur de cricket devenu homme politique, favori des élections, est soupçonné d’être aidé par l’armée pour prendre la tête d’un gouvernement qui lui serait inféodé.

26/07/2018

Prendre une célébrité nationale, connue dans tout le pays, et décider soudainement d’utiliser sa notoriété pour se lancer en politique. Cette entrée tonitruante se fait sur fond de slogans populistes et de dénonciations sans fard de la classe politique en place, incarnée par deux dynasties rivales mais dont on peine de plus en plus à distinguer les différences. Enfin, précisons que ce play-boy, marié trois fois, multiplie les démonstrations de piété et sollicite, avec un certain succès, les suffrages des religieux les plus conservateurs. S’agit-il de Donald Trump ? Perdu.

Ce presque Trump est né dans le Penjab, se nomme Imran Khan et était le favori hier des élections législatives qui ont lieu au Pakistan. À l’heure de mettre sous presse, le résultat des élections n’était pas encore connu mais les premières tendances annonçaient sa victoire.

Issu d’un millieu aisé, il part étudier au Royaume-Uni. Il y fréquente la très prestigieuse université d’Oxford et se retrouve sur les mêmes bancs qu’une certaine Benazir Bhutto, dont le fils est aujourd’hui son adversaire politique. Comme son double américain, M. Khan est le pur produit d’une élite qu’il accable aujourd’hui de tous les maux. Dans un pays où le cricket est le sport-roi, il devient la star de l’équipe nationale. Son rôle de capitaine lors de l’unique victoire pakistanaise à la Coupe du monde de 1992 l’érige en héros de tout un peuple. Tout jeune retraité, il entreprend de faire vivre sa légende en multipliant très vite les activités philanthropiques. En 1996, il entame sa « descente » dans l’arène politique en fondant son propre parti, le Mouvement du Pakistan pour la justice (Pakistan Tehreek-e-Insaf – PTI). Il lui faudra cependant attendre 2013 pour connaître un réel succès, sur fond de déception à l’encontre du Parti du peuple pakistanais (PPP – sociaux-démocrates) alors au pouvoir.

Imran Khan, 65 ans au compteur, est plus que jamais sous les projecteurs. Le discrédit du PPP, « très mal dirigé », selon Alain Lamballe, général de brigade et ancien attaché militaire français en Inde et au Pakistan, lui a profité au point d’être considéré comme la seule alternative possible au Premier ministre Nawaz Sharif. Ce dernier aujourd’hui en prison pour corruption, M. Khan est de ce fait considéré comme le favori des élections. Un statut qu’il s’emploie à conserver en multipliant promesses et slogans, comme l’explique Gille Boquérat, chercheur à la fondation pour la recherche stratégique et auteur du livre Le Pakistan en 100 questions : « Imran Khan promet un “Islamic Welfare State”(État providence islamique) [et] de s’attaquer frontalement à la corruption ». Son principal atout reste cependant la perspective offerte de faire exploser un système politique bloqué, d’en finir avec l’alternance au pouvoir de la famille Sharif et de la famille Bhutto, de la Ligue musulmane du Pakistan (PML-N) et du PPP.


(Pour mémoire : "Croyez-vous que je vais survivre?": des rescapés racontent l'horreur de l'attentat au Pakistan)


Nationalisme anti-occidental
Ce candidat des jeunes, de la classe moyenne et des pachtounes, son ethnie d’origine, provoque également un certain nombre de peurs et d’inquiétudes. Certains voient son ascension comme portant la marque d’un coup d’État rampant de l’armée pakistanaise, une armée qui représente un véritable État dans l’État. Alain Lamballe explique que « l’armée a agi contre Nawaz Sharif qui a tenté de reprendre la main sur la politique étrangère et de récupérer le contrôle des services de renseignements ». Pour les libéraux, inquiets de la progression de l’influence des généraux dans le pays, Imran Khan est précisément le candidat favori des militaires qui veulent écarter définitivement du pouvoir la famille Sharif. De fait, l’ex-star du cricket à modelé certaines de ses orientations politiques sur celles de l’armée et des secteurs conservateurs de la société : nationalisme anti-occidental, fermeté face à l’Inde et complaisance envers les talibans afghans. Des positions contradictoires avec ses premiers engagements. C’est pourquoi, pour Marvin Weinbaum, directeur des études pakistanaises au Middle East Institute, « personne ne croit qu’il a des convictions politiques profondes, particulièrement en ce qui concerne les Affaires étrangères ». Gilles Boquérat nuance cependant cette idée d’un candidat à la botte des généraux en rappelant que « si Imran Khan apparaît effectivement comme le candidat de l’armée, il n’est pas sûr que son narcissisme soit “contrôlable” et il pourrait leur « échapper ».

Celui qui a été surnommé “Taliban Khan” par ses opposants inquiète également par ses complaisances avec les islamistes, avec qui il serait prêt à gouverner, tant sur le plan de la politique pure que de la morale privée. Tel Donald Trump en campagne se rendant ostensiblement à l’office, le jet-setteur Imran Khan aux multiples conquêtes a fait « amende honorable » et se présente comme un homme pieux respectant les préceptes de l’islam. Ce born-again version musulmane, ce qu’il doit selon lui à sa troisième épouse et « guide spirituelle », peut ainsi se permettre de critiquer le mode de vie d’une élite qui serait trop occidentalisée. L’ancien étudiant d’Oxford se fait désormais le meilleur défenseur des causes islamistes, telle la très controversée loi sur le blasphème qui a servi de base à la condamnation à mort de la chrétienne Asia Bibi en 2010. Comme son frère ennemi américain, Imran Khan a d’ores et déjà bouleversé le système politique pakistanais.



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