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La Dernière

Oliver Aoun en sa planète

Portrait

C’était la semaine dernière, lors de la Beirut Design Week. À Saifi Village, sur la devanture de la joaillière Randa Tabbah, la première petite collection de bijoux créée par Oliver Aoun murmurait « que de monde, que de monde » ! Et de fait, il n’y en eut pas pour tout le monde.

04/07/2018

Oliver Aoun, elfe des nuits beyrouthines, suicidaire le lundi, sirène le week-end et consultant design, expert en objets nordiques les autres jours de la semaine, anime des comptes désopilants sur les réseaux sociaux sous le nom d’« @oliverdegem ». « Gem » pour Gemmayzé où il est né, dans le bâtiment même où ont vécu ses grands-parents, et dont les graffitis de son propre père, enfant, ornent encore la cage d’escalier. Ce Beyrouthin pur jus a dû assister à une empoignade de fées autour de son berceau. Trop de talent épuise, les multiples siens l’ont étourdi. Très tôt, il est préposé à l’habillage de sa mère. Il sait maquiller, il danse avec grâce, il est aux petits soins de tout son entourage et quand quelqu’un a de la peine, il console comme un ange. Sa grand-mère paternelle, venue du Brésil à l’âge de 26 ans, voit en lui un être surnaturel. « Il a l’étincelle, il est magique », dit-elle, persuadée qu’il n’est que bonté et perfection, au point de refuser d’accepter ses excuses le jour où il casse un verre par inadvertance, convaincue qu’il assume la maladresse pour épargner une punition à ses cousins. Cette certitude le marque à vie. « Aujourd’hui encore, je lutte contre tout sentiment négatif que peut m’inspirer une personne qui m’insulte ou me maltraite. La seule prière que je connaisse, je la récite pour garder intactes en moi mon enfance et ma joie », confie en souriant Oliver Aoun, qui portait, le jour de notre rencontre, un parfum inconnu acheté pour son nom : Emotional Rescue, tout un programme.

Une réputation d’artiste
Avec un père professeur de littérature anglaise, une maman éducatrice, une sœur professeure de lettres françaises et une autre traductrice, il est loin d’être, à l’adolescence, l’intellectuel de la famille. Après des études de tourisme, Oliver Aoun apprend le ballet classique, le ballet jazz, la danse latine. Il apprend aussi le maquillage de théâtre, devient assistant sur les plateaux de tournage et les photo shoots. Son talent est reconnu et lui vaut une réputation d’artiste qui incite un grand magasin de meubles et objets à lui confier les achats d’accessoires, arts de la table et luminaires. Son regard s’éduque au fil des années. Sa connaissance de l’article, sa gentillesse et sa disponibilité fidélisent la clientèle. Mais sa propre fidélité, il se la réserve avant tout à lui-même. « Je n’ai ni l’esprit de clique ni l’esprit de bande, confie-t-il. Je n’appartiens à personne, je suis disponible à tous, capable de faire dix bars en une soirée, pourvu que je ne sois pas attribué à un cercle ou un autre. Et si un ami proche se montre désagréable avec un parfait inconnu, il sait que je prendrai parti pour l’inconnu contre lui. »

Ces objets massifs mais qui flottent
Sans fil à la patte, Oliver Aoun passe sous une nouvelle enseigne qu’il est chargé de réorganiser. Il y développe les lignes scandinaves, amoureux qu’il est, et de longue date, du design nordique. « J’ai toujours été attiré par ce style en apparence très froid, très minimaliste, épuré, rustique, mais si chaud, si sensuel dans ses formes et matières. Les objets sont bruts, on a l’impression qu’ils sont très lourds, mais en réalité, ils flottent dans l’espace avec leurs lignes fluides et légères, » affirme-t-il. Bien avant de fréquenter les créateurs du Grand Nord, sa quête de beauté et de mystère avait commencé, au sortir de la guerre, à Souk el-Barghout, ce marché aux puces annuel organisé sur le vaste chantier de reconstruction du centre-ville encore désert : « La guerre finie, nous sommes passés de l’urgence de survivre à l’urgence de vivre. J’avais 17 ou 18 ans, et j’étais un rat d’antiquaires, curieux de tous les objets et de leur histoire, l’internet aidant, notamment les reliques Art déco qui faisaient partie du décor inchangé de mes parents et grands-parents. »

Comme un plongeoir d’argent
L’enfant magique et mélancolique, le solitaire incompris a dépassé sa période existentielle pour devenir, par choix, un torrent de joie se définissant lui-même comme « un extraverti excentrique et extrême ». Quand il est heureux, il pousse un cri qui n’appartient qu’à lui, un trille d’opéra absent de tout opéra. Le créateur encore refoulé avait annoncé à la ronde, comme par bravade, le lancement de sa première collection de bijoux. Il s’est pris à son propre jeu. Il la voyait bien, sa petite planète dorée, son cocon d’anachorète qui souvent, le soir, se retire en compagnie de ses chats. C’est pour lui donner forme qu’il a tracé ce rectangle, comme un plongeoir d’argent sur l’univers dans lequel elle se blottit, radieuse et minuscule. Déclinée en bagues, chevalières, boutons de manchette, bracelets et colliers, la collection « Planète » a su se faire désirer. À la fois épurés et volumineux, les bijoux d’Oliver Aoun obéissent à sa conception du beau, forcément nordique. Leur confection n’est pas simple. L’argent massif 925, ni traité ni rhodié, est un matériau rebelle, sensible aux températures extrêmes et qui ne se laisse pas polir aisément. La petite série a été épuisée dès l’ouverture et de nombreuses commandes sont déjà placées, provoquant cet inénarrable cri de joie qui rend la joie contagieuse. Une vocation est née, ou peut-être est-elle simplement sortie au grand jour grâce à l’intuition de Randa Tabbah, créatrice de bijoux qui sait reconnaître à l’aveugle un talent en gestation.



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