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Nos lecteurs ont la parole - Gérard Bejjani

Si l’on pouvait élire Wajdi Mouawad !

« Je me dois d’en parler, question de conscience, de solidarité. » Avec des milliers de Libanais, avec tous les vaincus de la terre. Et Wajdi Mouawad compose sa tétralogie, Le Sang des promesses, tel un cri qu’il entend encore dans la nuit.
Moi aussi, je me dois d’en parler, question de vocation, de responsabilité.
Mercredi 28 mars, 11h. Le cours sur Incendies (2003) commence dans l’émotion générale. Tous se souviennent. Personne ne veut se souvenir. Alors il faut forcer la mémoire, se rappeler le 13 avril 1975. La scène de l’autobus, racontée par Nawal dans une cruelle hypotypose, se déroule presque sous nos yeux : « Ils ont tiré, et d’un coup, d’un coup vraiment, l’autobus a flambé, il a flambé avec tous ceux qu’il y avait dedans, il a flambé avec les vieux, les enfants, les femmes, tout. »
Comme Simon, des têtes s’agitent en classe, elles ne veulent pas voir : « Laisse tomber l’autobus. On n’a pas le choix que d’oublier. » Et pourtant, Simon exhorte sa sœur de le rappeler (de lui téléphoner) quand elle sera arrivée au Liban, à Khiam, ou de lui rappeler l’inconcevable passé. Simon incarne, selon les termes du philosophe Paul Ricœur, la mémoire empêchée tant elle est violente, là où Jeanne, sa sœur jumelle, qui s’en va enquêter sur son enfance, incarne la mémoire obligée. Jeanne et Simon sont en réalité les deux instances du seul Wajdi Mouawad écartelé entre deux mémoires, entre deux pays, le Canada, sa patrie d’exil et le Liban, sa terre originelle. Incendiée.
Mercredi 28 mars, 12h. Le cours se poursuit dans une douloureuse nécessité. Sawda ne veut pas se consoler, elle donne à voir à son tour une Pietà à qui l’on demande de choisir lequel elle veut sauver de ses deux fils. Le choix de Sophie entre le mal et le mal, « une addition monstrueuse qu’on ne peut pas calculer ». Ni imaginer. Avec Sawda, nous sommes de nouveau forcés à convertir notre obscurité, notre « vision périphérique », en lucidité, en prise de conscience : « Comment peux-tu, regarde-moi, je pourrais être ta mère ! » Voir, voir mieux, voir plus. Pour savoir. Pour s’avouer que « chaque terre, chaque langue, chaque histoire est responsable de son peuple, et chaque peuple est responsable de ses traîtres et de ses héros ».
Mercredi 28 mars, 12h45. La séance touche à sa fin et nous sommes tous bouleversés. Le professeur et l’audience, tous ébranlés, mais tous responsables. À quoi sert la littérature ? À inquiéter, disait André Gide. Le temps de la synthèse permet alors de rationaliser nos émotions, de calmer notre fureur peut-être, mais faut-il la calmer ?
La lecture dramaturgique. La pièce déconstruite stimule le questionnement du spectateur au fur et à mesure qu’il tente d’en reconstituer le sens. Le présent se réintègre dans le passé, la vérité s’apprend par bribes, dans un suspense et une tension dramatique qui éclate à l’instant de la révélation : le bourreau est la victime, il est en même temps mon fils ou mon frère !
La lecture tragique. On connaît mieux Nawal par son numéro de pute, ou plutôt non, par sa qualification différentielle : « La femme qui chante » dans sa cellule pénitentiaire. Autrement dit, elle représente le bouc émissaire qui agonise sous nos yeux impuissants, comme dans les tragédies grecques. Pour nous elle expire sur le bûcher sacrificiel de la folie. Pour nous aider à purger nos haines archaïques, à exorciser nos pulsions meurtrières, dans une catharsis miraculeuse qui nous fait sentir plus libres, et paradoxalement, plus légers à la fin de la pièce.
La lecture mythique. La fable raconte la quête des origines, la voix des siècles anciens, tous contenus, condensés dans le mythe d’Œdipe : « Ton frère est ton père », ou dans celui de l’androgyne que le couteau a fracturé au commencement du monde. Il s’agit alors de retourner le glaive qui tranche en coupe qui sauve, la division en unité primordiale, en retrouvailles : « Maintenant que nous sommes ensemble, ça va mieux. »
La lecture philosophique. La mémoire doit faire son œuvre à contre-courant du Léthé, de l’oubli, de la banalité du mal, du thoughtlessness, comme l’appelle Hannah Arendt. Contre la pure absence de pensée, il faut voir, il faut savoir, dans l’espoir de ne plus recommencer, de ne plus commettre l’impensable.
La lecture esthétique. La littérature retrouve enfin sa fonction rédemptrice : troquer l’arme contre le stylo, graver dans la pierre, témoigner, apprendre « à lire, à parler, à écrire, à compter, à penser ». À jouer sur scène. À regarder la scène. Le théâtre est alors ce qui fonde notre humanité et, après avoir lu la pièce de Mouawad, après l’avoir travaillée, demeure en nous cette parole évangélique qui rachète toute notre douleur : « Ne haïr personne, jamais, la tête dans les étoiles, toujours. »

« Je me dois d’en parler, question de conscience, de solidarité. » Avec des milliers de Libanais, avec tous les vaincus de la terre. Et Wajdi Mouawad compose sa tétralogie, Le Sang des promesses, tel un cri qu’il entend encore dans la nuit.Moi aussi, je me dois d’en parler, question de vocation, de responsabilité.Mercredi 28 mars, 11h. Le cours sur Incendies (2003) commence dans l’émotion générale. Tous se souviennent. Personne ne veut se souvenir. Alors il faut forcer la mémoire, se rappeler le 13 avril 1975. La scène de l’autobus, racontée par Nawal dans une cruelle hypotypose, se déroule presque sous nos yeux : « Ils ont tiré, et d’un coup, d’un coup vraiment, l’autobus a flambé, il a flambé avec tous ceux qu’il y avait dedans, il a flambé avec les vieux, les enfants, les femmes,...
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