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Moyen Orient et Monde

En Hongrie, les médias d’opposition sur la sellette

Éclairage

Des dizaines de milliers de Hongrois ont défilé samedi 21 avril en signe de protestation contre la réélection du Premier ministre Viktor Orban. Au cœur de leurs revendications, le rejet d’un paysage médiatique toujours plus uniformisé.

30/04/2018

C’était l’un des plus anciens quotidiens hongrois. Magyar Nemzet devait fêter ses 80 ans cet été, mais son ultime numéro est paru le 11 avril. Quotidien historique de droite, il aura survécu seulement trois jours au troisième mandat de Viktor Orban, le Premier ministre hongrois. Tombé en disgrâce aux yeux du pouvoir, son propriétaire, l’oligarque Lajos Simicska, a fini par baisser les bras.
Réélu le 8 avril dernier avec 48 % des voix, Viktor Orban aura réussi à redessiner le paysage médiatique hongrois en quelques années. « Les médias sont aujourd’hui majoritairement contrôlés par des personnalités pro-gouvernementales », estime Nina Ognianova, coordinatrice Europe et Asie Centrale au Committee to Protect Journalists (CPJ), interrogée par L’Orient-Le Jour. Les hommes d’affaires proches du parti Fidesz de Viktor Orban ont progressivement acquis le monopole des médias, qu’il s’agisse des quotidiens locaux, de la télévision privée nationale, des tabloïds et des hebdomadaires politiques.
 Ces derniers reçoivent un soutien important de l’État, sous la forme de publicité et d’aides publiques. « À l’heure actuelle, il reste un seul journal dit d’opposition, le quotidien du parti socialiste Nepszava », explique à L’OLJ Catherine Horel, historienne spécialiste de l’Europe centrale contemporaine. « Mais il n’a pas l’influence ni l’audience du Magyar Nemzet. »

« Envahie par les migrants »
Cette mainmise sur les médias permet à Viktor Orban de distiller son discours populiste et souverainiste sans réelles limites. « Les émissions diffusées sur les chaînes de télévision nationales entretiennent le sentiment de certains Hongrois que l’Europe est envahie par les migrants », déplore Catherine Horel.
Ce discours xénophobe a influencé le scrutin et a vraisemblablement conforté le Fidesz dans sa victoire. Les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ont estimé que si le vote s’était déroulé dans des conditions satisfaisantes, la capacité des électeurs à voter en connaissance de cause avait été freinée par la « rhétorique xénophobe » et « la partialité des médias ».
Les médias en ligne sont relativement préservés. C’est par exemple le cas de Index.hu, l’un des pure players les plus lus du pays, ou de Direkt 36, qui s’est spécialisé dans le journalisme d’investigation. « Ces journaux en ligne délivrent une information de qualité, ils n’hésitent pas à révéler des affaires de corruption », estime Nina Ognianova. « Mais leur impact est limité, car ils peinent à atteindre une large audience, à la différence des médias nationaux. »

« Modèle à la russe »
Majoritairement lus par une population jeune et urbaine, ces médias ne sont pas menacés, du moins pour l’instant. « Mais les médias d’opposition sont victimes de pression économique et sont exclus de toute forme de financement », déplore Nina Ognianova.
Les sanctions qui pèsent sur George Soros, milliardaire américain d’origine hongroise accusé de « discréditer » la Hongrie auprès de l’opinion internationale, menacent directement ce type de médias. Viktor Orban avait annoncé avant le scrutin vouloir faire adopter une série de lois intitulée « Stop Soros », ciblant certaines ONG. D’après Catherine Horel, « on se rapproche ainsi d’un modèle à la russe, où les ONG soutenues par l’Occident ont une marge de manœuvre très faible ».
Dans un environnement de plus en plus hostile pour un journalisme indépendant et critique, « les valeurs fondamentales de l’Union européenne, incluant la démocratie et la liberté d’expression, sont menacées », affirme Nina Ognianova. Quelques jours après la large victoire du Fidesz, un hebdomadaire gouvernemental avait publié une liste de 200 noms d’employés d’ONG, d’enseignants et de journalistes présentés comme liés à George Soros. « Dans ce contexte, il est difficile pour les journalistes d’avoir accès aux politiciens, aux faits mais aussi à des sources », poursuit la coordinatrice du CPJ. Si l’Union européenne s’est pour l’instant abstenue d’imposer des sanctions contre la Hongrie, les journalistes hongrois peinent de plus en plus à travailler de manière indépendante. La situation continue de se dégrader, en témoigne le classement de la liberté de la presse 2018, publié par Reporters sans frontières, où la Hongrie est passée de la 71e à la 73e place. Signe encourageant toutefois : des dizaines de milliers de Hongrois ont défilé samedi 21 avril pour protester contre la réélection du Premier ministre. Au cœur de leurs revendications, le rejet d’un paysage médiatique toujours plus uniformisé.

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Yves Prevost

"Des dizaines de milliers de Hongrois ont défilé samedi 21 avril en signe de protestation contre la réélection du Premier ministre Viktor Orban". Il me semble que si l'on veut vivre en démocratie, il faut accepter les règle du jeu et se soumettre au verdict des urnes.
"Les émissions diffusées sur les chaînes de télévision nationales entretiennent le sentiment de certains Hongrois que l’Europe est envahie par les migrants". Mais cette invasion n'est pas un simple "sentiment": c'est une réalité!

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