Nos Lecteurs ont la Parole

Tribune - Les invectives ont bien changé après la guerre

par Abdel-Hamid EL-AHDAB
OLJ
14/02/2018

Au bon vieux temps, avant notre guerre civile, les politiciens se disputaient et se lançaient des critiques, mais leurs critiques, bien qu’acerbes, étaient civilisées. Elles ne faisaient pas descendre la racaille et les partisans enflammés dans les rues. Nul ne sonnait l’hallali. Nul ne faisait le fayot.
En ce bon vieux temps, le Deuxième Bureau avait rédigé pour le Hajj Hussein Oueini une déclaration violente visant le Amid Raymond Eddé. Elle commençait par le nommer en ces termes : « Le Amid Raymond Émile Eddé » dans le but évident de rappeler la position anti-indépendantiste de son père au cours des dernières années du mandat, alors qu’il était lui-même d’un avis contraire et que cela était demeuré secret par respect pour son père. Le Amid avait décidé de répondre du tac au tac à Hajj Hussein Oueini qui avait outrepassé les normes admises. Il déclara qu’il avait contacté plus de quinze personnalités politiques sunnites pour s’enquérir du nom du père de Hajj Hussein Oueini, dont, en premier, Saëb Salam, Rachid Karamé, Nassib Barbir, Takieddine el-Solh et autres. Il trouva que personne ne le connaissait. Le Amid lança alors à Hajj Hussein Oueini : « Excuse-moi. Je souhaitais m’adresser à toi en mentionnant le nom de ton père, mais ton père est inconnu. »
Le Amid se plaisait à dire que le mandat du président Sleiman Frangié était celui du « Kol we chkor » * en référence à la pâtisserie libanaise du même nom, ce qui mettait en fureur le président qui s’empressait alors d’exhiber ses relevés bancaires et de remuer ciel et terre pour justifier de sa probité. Mais les choses n’allèrent pas plus loin et ne donnèrent pas lieu à des manifestations de rue !
Tout porte à croire que la situation d’aujourd’hui est similaire à celle qui prévalait du temps du président Béchara el-Khoury. Notre Gebran Bassil nous fait penser au frère de ce président, Salim, qu’on avait fini par dénommer le Sultan Salim et qui avait verbalement attaqué à cette époque Riad el-Solh sans qu’aucune manifestation n’ait lieu ! Le gendre nous rappelle le Sultan Salim, le frère.
Avant cette guerre fratricide, en ces temps heureux, Kamal Joumblatt s’était embrouillé avec Saëb Salam. Une vive polémique les avait opposés et une bataille verbale d’un ton véhément s’était engagée entre eux, qui commença par une allusion de Saëb Salam à l’amie belge de Kamal Joumblatt qui a répondu et dont la réponse faisait référence à des porcs parce que Saëb Salam était en voyage de chasse. Le conflit s’acheva par une partie de chasse de Saëb Salam et nombre de sangliers et autres carnassiers tombèrent au cours de cette escarmouche verbale. Mais les rues de Beyrouth ne furent pas barrées pour autant et l’on ne vit pas des hommes armés envahir les souks de la ville.
Beaucoup de choses ont changé depuis Taëf et la classe politique en premier. Avant que Gebran Bassil ne traite le président Berry de « baltagi » en public, l’actuel Sleiman Frangié a évoqué, au cours d’un entretien télévisé, la ghalaza « du gendre » !
La sécurité est donc désormais menacée par ce hideux échange de sobriquets entre les hommes politiques. Mais nous avons ainsi un bel éclairage sur la situation du pays. Un certain M. Gebran Bassil dit ce que l’on sait et voilà que les miliciens d’Amal descendent dans les rues de Beyrouth et attaquent le siège principal du Courant patriotique libre à Sin el-fil, ce qui fait courir le risque d’une catastrophe et requiert l’intervention de l’armée.
Le chef de l’État allemand était en visite au Liban le jour même. Ce président d’un des premiers pays donateurs du Liban a pu ainsi voir et témoigner de ce qu’il a vu.
Gebran Bassil est accusé par Sleiman Frangié de « ghalaza » et Nabih Berry est qualifié de « baltagi » par Gebran Bassil. La carte du Liban, telle que dessinée par les hommes politiques, est devenue un scandale : insultes, barricades, provocations dans les rues. Le Liban est aux mains des partis soit un agneau offert en sacrifice soit un boucher tueur.
Tous les peuples donnent naissance à de nouvelles générations, à l’exception du nôtre. Il ne fait que redonner vie à nos pères et grands-pères. Preuve en est ce qui se produit dans les rues de Beyrouth et ce que se lancent les politiciens comme vocables !
Après le gentil qualitatif utilisé par Gebran Bassil, la bataille entre le Liban de ce dernier, leur Liban et le Liban d’après la guerre civile a pris la forme d’une boucherie, et il ne reste plus au grand Gebran Khalil Gebran que le choix de l’exil !
Le Liban ne sait pas, depuis l’acquisition de son indépendance à la fin de la Seconde Guerre mondiale, où aller et avec qui aller, qui épouser et de qui divorcer. Il ne sait pas s’il est en état de grossesse ou s’il est infertile. Il ne sait pas s’il est mâle ou femelle !
Nous avons perdu toute identité. Nous n’appartenons à personne, à rien, même pas à nous-mêmes. Chaque confession est devenue un peuple ayant son propre attachement, sa propre milice, ses propres armes et sa propre armée !
Nous sommes devenus le peuple des hasards historiques. Nous aimons et nous haïssons par hasard, nous nous unissons et nous nous séparons par hasard, nous engageons des guerres civiles et nous en sortons par hasard, nous naissons et mourons par hasard. Nous sommes les amis du vent ; nous en avons appris le balancement, l’instabilité. Nous sommes les amis des vagues. Nous en avons retenu la contradiction et les émotions.
Avant la guerre, la politique était chuchotement, murmure. Elle est devenue tambour et trompettes dans les rues. La société civile et ses forces silencieuses comprennent ce qu’il en est de mieux en mieux. Mais comment leur demander de conserver leur pureté, leurs habits propres, alors que la politique a transformé le pays en mine de charbon ? Comment ?
Le Amid Raymond Eddé disait à Paris aux Libanais qui se préparaient à retourner au pays : « Le Liban où vous retournez est absolument différent et n’a aucun rapport avec le Liban que vous avez connu avant la guerre. Il est devenu autre chose. »
La comédie de « baltagea » et toutes les comédies qui se jouent ne font que confirmer ce que disait le Amid qui a disparu mais qui est toujours présent.

Abdel-Hamid EL-AHDAB
 Avocat

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gaby sioufi

rappelons nous de quelques tristes verites :

-le pullulement de -soit disant- universites et autres ecoles privees !
dont le niveau est desesperant a tous les niveaux,
educatif, civil, morale, TOUS.
-quand des etudiants d'universites telle que l'USJ - je repete l'USJ se comportent comme des voyous sans aucune education -ie. incident Z Doeiry -
-quand les syndicats ouvriers sont quasiment tous affilies a l'une ou l'autre figure gouvernante

et pour finir quand au liban nous sommes plus que jamais en etat de guerre- meme latente celle la !



C. F.

""Nous sommes devenus le peuple des hasards historiques. ……..Nous sommes les amis du vent ; nous en avons appris le balancement, l’instabilité.""

Nous sommes ""les peuples"" des hasards historiques, (à méditer) et nous sommes of course les amis du vent, des girouettes ! Au hasard des alliances électorales….

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