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Moyen Orient et Monde

Al-Walid ben Talal, prince de conte défait

Portrait On ne connaîtra sans doute jamais tous les dessous de la vague d’arrestations du 5 novembre à Riyad, qui a visé des dizaines de dignitaires et d’émirs saoudiens. Al-Walid ben Talal, qui en a fait partie, est certainement le plus connu d’entre eux. Au-delà de sa fortune colossale qui s’élèverait à plus de 20 milliards de dollars, des investissements internationaux, que sait-on réellement de ce self-made-man ? Contactée par « L’Orient-Le Jour », la famille libanaise du prince s’est refusée à tout commentaire.


05/02/2018

Le débit est rapide, le rythme saccadé. Le visage agité par les tics, l’émir parle à toute vitesse, avec force gesticulations, son chapelet habituel à la main. Pour la première fois depuis le 5 novembre, al-Walid ben Talal accorde une interview et l’honneur en revient à l’agence Reuters. Il fait visiter à l’équipe la suite du Ritz Carlton à Riyad qui lui a été assignée, comme s’il était chez lui. Grisonnant, amaigri, mais souriant, comme certain de sa libération qu’il affirme imminente. Celle-ci sera officialisée quelques heures plus tard. Enfin libre, son premier geste est de se rendre au chevet de son neveu, al-Walid ben Khaled, dans le coma depuis treize ans après un accident de la route. Quand il arrive à son bureau de Kingdom Holding, ses employés l’attendent déjà et forment une haie d’honneur devant son convoi, l’applaudissant longuement et chaleureusement à son passage. La fin d’un épisode digne d’un mauvais scénario hollywoodien, qui a vu l’un des hommes les plus riches du monde être détenu dans un hôtel de luxe transformé en prison dorée, par la volonté du jeune et ambitieux prince héritier du royaume wahhabite, Mohammad ben Salmane. 

Le milliardaire saoudien assure ne rien avoir payé pour regagner sa liberté. Mais selon les informations obtenues par le magazine American Forbes, il aurait été obligé de renoncer à pratiquement tous ses biens et serait désormais contraint d’être accompagné dans ses voyages par une personne choisie par le gouvernement saoudien. 

De cette douloureuse épreuve, al-Walid ben Talal n’est dans tous les cas certainement pas sorti indemne. Une partie du mythe s’est clairement brisée. Il faut dire que, jusqu’ici, le storytelling était quasiment parfait. Les proches de l’émir – ils sont peu nombreux – racontent tous la même histoire : celle d’un self-made-man, généreux, sportif, sain, visionnaire, bon père de famille, qui défend à chaque fois qu’il le peut la veuve et l’orphelin. L’histoire du milliardaire était presque trop belle pour être vraie. 



(Lire aussi : Al-Walid Ben Talal, un prince milliardaire saoudien haut en couleur)


Prince mal dans sa peau

Tout commence en 1962, lorsqu’il est envoyé à Beyrouth à l’âge de cinq ans. Le mariage de ses parents, Talal ben Abdelaziz (fils du fondateur du royaume) et Mona el-Solh (fille du premier Premier ministre du Liban indépendant), vient de s’écrouler. Tiraillé entre Riyad et Beyrouth, l’enfant est turbulent, fugueur même. Malicieux, têtu, rebelle, il est aussi, à en croire ses proches, d’une grande générosité avec ceux qui lui semblent être dans le besoin, tendance qui s’accentuera avec le temps. À onze ans, il est tellement dissipé que son père intervient et l’envoie à l’Académie militaire du roi Abdelaziz à Riyad. Ce passage sera déterminant pour le jeune prince, qui y apprend les tâches ménagères. Sa discipline extrême et son amour de l’organisation, c’est de là qu’il les tient. Après un bref passage au Liban, il décide de faire ses études supérieures aux États-Unis. Son départ pour l’Université de Menlo, en Californie, coïncide avec le début de la guerre civile au Liban, où il a laissé sa mère et sa sœur. Solitaire, dépaysé, il prend rapidement beaucoup de poids. Absorbé par ses études et son épouse et cousine Dalal (ils divorceront en 1995, et le prince se mariera trois fois par la suite), il se fait très peu d’amis. Mal dans sa peau, il finit par se mettre au sport. Il perd rapidement près de trente kilos. Il ne perdra jamais cette tendance à constamment se dépenser physiquement et profite de toutes les occasions qui se présentent à lui. « Il peut marcher des heures durant et ne se repose qu’à contrecœur », affirme une de ses ex-employées, ayant requis l’anonymat, qui l’a longtemps suivi de près. « Je ne connais pas beaucoup de gens qui peuvent dormir quelques heures à peine, 4-5 heures, et se concentrer près de 20 heures sur plusieurs autres choses », ajoute-t-elle. Selon le témoignage de plusieurs personnes ayant travaillé pour lui, il est capable d’accorder son attention à plusieurs choses à la fois, un phénomène qu’il appelle « compartimentation ». « Il se concentre sur le moindre détail. Par exemple, quand il a rénové le George V, c’est lui qui a choisi les rideaux », témoigne son ex-employée.

 Végétarien, l’homme ne fume pas, ne boit pas et carbure aux Pepsi Light et aux salades. Quand il se rend chaque semaine dans son campement du désert, il lui arrive de marcher de longues heures. C’est d’ailleurs là, toujours selon le récit officiel, qu’il prendra les plus grandes décisions de sa carrière.



(Lire aussi : Le cours des actions de la société du prince al-Walid rebondit après sa libération)


Prince des affaires

Quand il décide de se lancer dans les affaires, l’Arabie saoudite est en plein essor pétrolier. Le jeune émir souhaite accélérer le rythme de ses études pour ne pas rater sa chance. Il se lance en 1980 avec 30 000 dollars, alloués par son père, et crée le Kingdom Establishment, qui deviendra plus tard la Kingdom Holding. Un an plus tard, il fait un emprunt de 300 000 dollars à la Saudi American Bank, partiellement possédée par la Citigroup – ironie de l’histoire, il sauvera la Citigroup de la faillite dix ans plus tard en y investissant quelque 600 millions de dollars. La réussite se fait attendre. Il est d’abord obligé d’hypothéquer sa maison et sa femme aurait même vendu un collier d’une valeur de 300 000 dollars. Mais le succès finit par venir, après un premier contrat avec une firme sud-coréenne, puis de judicieux investissements. 

En quelques années, ce preneur de risques se fait connaître du milieu des affaires et il gagne son premier milliard en 1989. Le boom économique du royaume permet l’enrichissement de nombreux hommes d’affaires mais peu osent ce qu’al-Walid entreprend. Il dira, des années plus tard, aimer nager à contre-courant et prendre des risques. Son flair et son professionnalisme – il est d’une ponctualité à toute épreuve et ne souffre aucun retard – le distinguent de ses pairs. « Il a aussi une grande éthique de travail. Face au plus simple employé jusqu’au plus grand PDG, il utilise le même ton respectueux, quel que soit le statut de son interlocuteur », affirme un de ces anciens employés à L’Orient-Le Jour, sous le couvert de l’anonymat. « Mais c’est un homme extrêmement possessif », nuance-t-il. 

Son premier défi réel, c’est à l’acquisition de la United Saudi Commercial Bank qu’il le doit. Il rachète des parts dans cette entreprise en faillite et la remet sur la bonne voie. Les licenciements se comptent par centaines, les économies sont drastiques. Il se penche sur chaque détail, va jusqu’à diminuer la puissance en watts des ampoules. Cette stratégie, qui choque le milieu saoudien des affaires par son agressivité, finit par payer. Étape suivante : fusion de deux banques, du jamais-vu dans le royaume. Mais c’est son aide à la Citigroup qui assoit sa réputation de manière définitive, au début des années 1990. Les années suivantes, il ne ralentit pas le rythme, au contraire. Il veut toujours plus, toujours plus vite. Touche-à-tout, il s’intéresse à tous les milieux : bancaire, immobilier, hôtellerie, nouvelles technologies, médias, divertissements, publicité…

Sa pugnacité, ses stratégies controversées ne réussissent pas toujours. Il connaît des échecs, comme ses investissements dans Eurodisney, ou la chaîne libanaise LBC, qui finit en 2015 par gagner le procès intenté contre al-Walid et récupérer les différentes marques LBC internationales, exploitées par une holding tenue par le prince. L’origine de ses milliards est également sujette à controverse. En 1999, le British Economist enquête sur sa fortune, mais ne trouve rien de suspect. En 2013, une série d’articles de Kerry Dolan dans le magazine Forbes, qui établit annuellement la liste des hommes les plus riches de la planète, fait scandale. La journaliste y accuse le prince de manipuler ses actions à l’approche de la publication de la liste dans le but d’en faire partie et de préférence parmi les premiers. Il semblerait que les apparences comptent un peu trop pour le prince qui ne vaut « que » 20 milliards de dollars, estime la journaliste, rapidement attaquée en justice pour diffamation. La revue gagne le procès l’année suivante. 

 « Il a un très bon flair pour les investissements, mais il reste un très mauvais manager », estime un hommes d’affaires libanais ayant travaillé avec lui et souhaitant garder l’anonymat. « Il est obsédé par son image et par tous les articles le mentionnant », ajoute-t-il. Ses employés confirment volontiers...


(Lire aussi : Le prince saoudien al-Walid ben Talal reste président de Kingdom Holding)



Prince du désert 

Sa fortune colossale, ses avions privés, ses dizaines de voitures et ses palaces ne lui ont pas fait oublier son amour du désert. Le prince tient à se rendre une fois par semaine dans son camp du désert. C’est là qu’il se sent le plus à l’aise et qu’il peut méditer sur une entreprise qu’il étudie, ou un problème qui le taraude. « Invités par le prince, on s’est rendu au camp, à une heure de Riyad, en convois de plusieurs grosses voitures américaines. Le “camp” est composé de mobile-homes imposants, très bien équipés. Il y avait une grande antenne satellitaire, ce qui était très difficile à obtenir à l’époque. Le dîner était plutôt une sorte de pique-nique, on était une vingtaine de convives assis à même le sol, sur une nappe. Toutes sortes de mezzés, mais aussi des spaghettis et autres, étaient servis. Chaque trois, quatre personnes avaient un serveur attitré auquel elles disaient ce qu’elles voulaient manger. La nourriture était disposée de telle façon que les restes pouvaient aisément être distribués aux nécessiteux », raconte à L’Orient-Le Jour un journaliste, qui tient à rester anonyme. Après le dîner, les convives se rendent à une sorte de « majlis »: un grand feu de camp avec des coussins disposés tout autour, en plein air, à la bédouine. Le prince al-Walid commence par recevoir des hommes qui lui lisaient des poèmes ou autres louanges, avant de donner des papiers à son assistant sur lesquels ils ont écrit leurs problèmes ou requêtes, la plupart du temps financières. Il lui arrive de recevoir jusqu’à 2 000 personnes, ces soirs-là. « L’émir écoutait ces hommes, tout en regardant cinq ou six grands écrans sur lesquels passaient les principales chaînes américaines financières, pour suivre l’évolution de son portefeuille d’actions. La nuit tombée, il faisait très froid et une assistante est venue nous donner des manteaux en peau de chameau. On a dû se battre pour les rendre parce qu’on ne pouvait évidemment pas les accepter, alors qu’il insistait sur leur peu de valeur. On a bien fait parce qu’il s’est avéré qu’ils étaient très chers », s’amuse le journaliste.

La générosité du prince est devenue légendaire. Ses donations hebdomadaires dans son camp du désert s’élèvent à plusieurs dizaines de milliers de dollars à chaque fois, sinon plus. Plusieurs fondations humanitaires ont été établies à son nom à travers le monde, notamment au pays du Cèdre. « Au Liban, la Fondation al-Walid ben Talal a pris soin d’innombrables centres d’aide aux nécessiteux, dont des cliniques à travers tout le pays, indifféremment de la confession », vante l’ancienne employée, qui déplore cependant que « malgré les millions de dollars d’aides qui y ont été distribués, personne n’a protesté contre son arrestation en novembre dernier quand elle a été connue du public ». À plus d’une reprise aussi, l’émir s’est rendu dans les quartiers pauvres de Riyad avec des enveloppes épaisses, remplies d’argent, pour les distribuer aux pauvres. Pour les détracteurs du prince, il s’agit là d’une tactique cynique visant à améliorer son image. Mais pour ses proches, ces gestes sont authentiques. « C’est tout à fait lui. Il est très transparent et sincère. Tout ce qu’on voit de lui est vrai. Il s’inquiète beaucoup pour les autres. L’un de ses employés a été arrêté également (pendant la purge de novembre) et il a régulièrement demandé de ses nouvelles. Tout au long de sa détention, les bonus et salaires ont été versés normalement. C’est lui qui nous a soutenus et non l’inverse », affirme une source anonyme, l’ayant côtoyé de près des années durant, et qui le qualifie un peu rapidement de « visionnaire », non seulement en affaires, mais aussi pour défendre les causes sociales.

Libéral assumé, le prince est effectivement l’un des rares dans le royaume à parler en faveur des droits des femmes et ce, depuis des années. « Les femmes qui travaillent pour lui ne sont pas voilées, par exemple, Saoudiennes ou pas », raconte l’ancien employé. « On travaillait un jour sur une campagne publicitaire, qui devait être filmée en Arabie pour bénéficier du background désertique. Il a insisté pour que l’on donne sa chance à une jeune photographe », ce que peu de Saoudiens, royaux de surcroît, auraient osé faire. 

Aujourd’hui libre, al-Walid ben Talal se dit prêt à reprendre les affaires normalement et à se consacrer à sa famille. Il est connu pour être très proche de ses enfants, Khaled et Reem. C’est d’ailleurs cette dernière qui a confirmé sur son compte Twitter, le 27 janvier dernier, la libération de son père à travers un message particulièrement affectueux.

Reste à savoir quand un romancier ou un cinéaste s’attaquera à ce parcours, véritable montagne russe de grandeur et de décadence, totalement bigger than life...




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C.K

RESPECT.

AIGLEPERçANT

Ce qui peut encore le sauver de la " mentalité " rétrograde du milieu ambiant c'est ce petit filet de sang libanais qui coule dans ses veines .

Nul n'est prophète en son pays .

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