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Jeanne Moreau : Mes seuls enfants ? Mes personnages...

Hommage

Disparue le 31 juillet 2017, Jeanne Moreau, icône du cinéma, laisse une place vide. Presque irremplaçable. La 24e édition du Festival du cinéma européen de Beyrouth lui rend hommage en projetant « Ascenseur pour l’échafaud ».

25/01/2018

« Il y a sûrement beaucoup de jeunes femmes libres, fortes, indépendantes, talentueuses, mais elles ne seront jamais Jeanne Moreau. » Ce sont les mots de Josée Dayan, la réalisatrice et amie, dans un hommage à mademoiselle Moreau qu’elle avait dernièrement dirigée dans plusieurs séries télévisées. « Au-delà de l’actrice, c’était une artiste, et je pense qu’elle a dévoué toute sa vie à son art. »

Jeanne Moreau n’était pas seulement un joli visage au regard envoûtant et à la voix venue d’un autre monde – d’ailleurs, elle refusait d’être réduite à cela : « La beauté physique est une aberration », avait-elle confié un jour. C’était une touche-à-tout. Elle ne survolait pas l’art, ou les arts, elle s’y immergeait totalement. Les chansons qu’elle a interprétées – et elles sont nombreuses, puisqu’elle a fait cinq albums – sont une autre façon de raconter sa vie. Jusqu’à la fin, elle n’avait certainement pas la mémoire qui flanche, mais une vision bien claire de ce qu’elle voulait, et de tous les souvenirs de sa vie.

Sa mère, d’origine irlandaise, était danseuse de french cancan, et Jeanne Moreau avait pour ambition de devenir étoile classique. Elle sera une star dans d’autres milieux. Ainsi, elle a fini par être chanteuse, actrice, mais aussi marraine de plusieurs talents, notamment de Jean-Claude Brialy, au théâtre. Elle fréquente Miles Davis, aide son batteur à se faire une place au soleil, initie même François Truffaut au champagne… Bien qu’elle détestait qu’on l’appelle grande dame – c’était simplement, selon elle, « une manière hypocrite d’appeler les femmes d’un certain âge » –, elle ne pouvait néanmoins empêcher le monde de la traiter comme une icône internationale. Elle avait tourné avec les plus grands cinéastes, d’Orson Welles à Joseph Losey, en passant par Antonioni et Louis Malle (dont elle fut la compagne quelques années), François Truffaut et Jacques Demy.

Jérôme, 11 ans, ricanait…
Prise dès l’âge de seize ans dans le tourbillon de la vie, Jeanne Moreau, très sollicitée, enchaîne les chefs-d’œuvre : Ascenseur pour l’échafaud, La Notte, Jules et Jim, Le journal d’une femme de chambre… Même le grand Orson tombe amoureux de celle qu’il surnommera « la meilleure actrice du monde ». D’elle, se dégage une lumière incroyable. Plus tard, c’est lui aussi qui l’encouragera à être derrière la caméra. Elle réalisera son film Lumière . En 1958, elle est ovationnée à Cannes dans le film de Peter Brook Moderato Cantabile, adapté du roman de Marguerite Duras. Elle reçoit ainsi le prix d’interprétation féminine ex aequo avec Mélina Mercouri. En Jeanne Moreau, Peter Brook voit à cette époque « l’actrice de cinéma contemporain idéale parce qu’elle ne personnifie rien. Avec elle, vous êtes aussi proche que possible d’un documentaire sur une émotion ». Dans Moderato Cantabile, elle interprète une femme prisonnière de son milieu bourgeois qui reporte toute son affection sur son petit garçon, l’accompagnant à ses leçons de piano, faisant avec lui de longues promenades. Jérôme, son fils alors âgé de onze ans, assiste au tournage. Dans son coin, il ricane en voyant sa maman si bien jouer la comédie. Car cette artiste surdouée ne l’était certainement pas en matière d’enfants.

D’ailleurs, elle ne s’en cache pas. Comment poursuivre une carrière telle que la sienne et confirmer sa position dans le paysage cinématographique durant des décennies sans laisser de plumes ? « Je ne suis pas faite pour avoir des enfants », confie-t-elle. Et plus tard : « On ne peut pas essayer de faire de soi un instrument un peu rare et être asservi aux autres. » Mais le destin lui joue de mauvaises surprises et lui donne une leçon inoubliable. Lorsque Jérôme est victime d’un accident de voiture et qu’il plonge durant dix-sept jours dans le coma, Moreau comprend la dimension de la douleur. Quelques années plus tard, elle est victime d’un début de cancer qui se loge – comme par hasard – dans l’utérus. Pourtant, la réconciliation n’a lieu que lorsque son fils deviendra peintre plasticien. Par le biais de l’art, de la création.

 « Welcome baby »
Durant tout ce parcours brillant où elle a dû sacrifier sa vie familiale, cette belle insoumise a incarné plusieurs visages de la Parisienne, de la Française. L’indépendante, l’anti-vie bien rangée, la femme politiquement incorrecte qui ne craint pas la vérité, ose crier tout haut qu’on peut aimer plusieurs hommes à la fois, se dédoubler. Elle a été elle-même un personnage multiple, centuplé presque, et même une icône de mode sans avoir eu besoin de faire trop d’efforts. Traînant son allure nonchalante et son regard (nouvelle) vague, elle invente la cool attitude dès les années 50. Tant dans sa marinière à larges rayures et son béret en tweed masculin (Jules et Jim) que dans sa robe de mariage à plumes (La mariée était en noir), elle est à l’aise dans tous les styles de vêtement. C’est ce qu’on appelle l’élégance. Pour l’anecdote, en 1966, la comédienne débarque sur la Croisette dans une Rolls noire d’où elle sort vêtue d’un costume blanc signé Pierre Cardin, son amant. Pour un jour et demi de présence, elle a apporté dix robes, quatorze paires de chaussures, quinze serre-têtes et une demi-douzaine de sacs assortis. Jeanne s’amuse à jouer la star. Elle en est une.

Une star qui a avoué que seuls ses personnages étaient ses enfants. « Je ne suis peut-être pas le portrait exact de ces femmes que j’interprète, mais je les nourris de mon histoire, de mes tréfonds, qui va souvent au-delà de l’écriture… » Pour elle, dès que l’acteur ou l’actrice s’habillent pour le film, « ils portent déjà une seconde peau ». Le fil conducteur de tous ses rôles aurait donc été ce personnage de femme qui n’obéit pas, qui ne s’incline pas. À l’époque d’Ascenseur pour l’échafaud où elle croise le chemin de ce jeune cinéaste de vingt-quatre ans qui réalise son premier film, alors qu’elle en est à son dixième, la comédienne confie au cours d’une interview : « Ce film était un ovni pour l’époque, une œuvre quasi anormale, qui m’a fait sentir que je faisais partie de la création d’une œuvre. Cela a toujours été pour moi ainsi. J’aimais, durant mes heures de pause, reparler avec l’équipe du travail. Car si je suis sur un plateau de tournage, c’est pour travailler et créer. N’est-ce pas cela aussi un instinct de maternité vis-à-vis de son art ? »

Reçue il y a quelques années à l’émission Inside the Actors Studio, Jeanne Moreau avait répondu au questionnaire de Proust. À James Lipton, qui lui demandait comment elle aimerait que Dieu l’accueille, elle répond de sa voix éraillée par la nicotine : « Welcome baby (Bienvenue ma chérie) ! »  Sur un ton désinvolte et follement jazzy.


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