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Culture

«Ô Allah, fais de moi un expert dans la pose des mines ! »

Rencontre

Retour sur le parcours d’un jeune garçon salafiste, Omar Youssef Souleimane, qui découvre la liberté en lisant Éluard, et part à la recherche de lui-même.

23/01/2018

Dans la voix de ce trentenaire brun au regard vif, on retrouve la pointe d’humour qui accompagne son expérience désenchantée du rêve jihadiste relatée dans un livre qui vient d’être publié, Le Petit terroriste (Flammarion). Omar Youssef Souleimane, journaliste et auteur syrien, réfugié à Paris, essaye par l’écriture de comprendre les rouages de l’endoctrinement salafiste et son propre cheminement pour s’en extraire.


Né en 1987 à al-Qutayfah, près de Damas, le jeune homme déménage à l’âge de treize ans avec sa famille salafiste et est scolarisé dans une école saoudienne. Puis il entame des études de littérature arabe à Homs, tout en étant journaliste. À 19 ans, il publie son premier recueil de poésie :  Les chansons des saisons. Son deuxième recueil lui vaut le prix Saad Sabah au Koweït. 

2011 est une année charnière pour le jeune poète : « La révolution syrienne, c’était un rêve, et j’y ai participé à Damas ; mon statut de journaliste m’a permis de m’impliquer directement. J’étais dans la grande prison syrienne et je filmais les victimes pour les grandes chaînes internationales, je montrais la violence de notre État policier. Ça n’a servi à rien, personne ne nous a aidés. » Recherché par les services de renseignements, Souleimane fuit à Amman et demande l’asile politique à l’ambassade de France. Le lendemain, il s’envole pour Paris.


Le projet du Petit terroriste est né le soir des attentats de Charlie Hebdo : « J’étais sur la place de la République et j’ai réalisé que j’aurais pu être à la place des tueurs. Quand je croyais à l’idée d’el-Qaëda, mon rêve le plus cher était d’être jihadiste : j’ai eu envie d’écrire. » Ironie du sort, les slogans scandés sont les mêmes qu’à Damas. D’autres mots, mais la même requête : « Hor-Hor-Horria. Je revis le rêve des premières manifestations de Syrie. Nous manifestions contre une dictature ; en France, contre un islam terroriste. Et finalement c’est la même chose. »
« Nous sommes sortis d’une guerre en Syrie, je ne veux pas qu’elle arrive ici. J’ai écrit cette histoire pour la comprendre moi-même. Je ne propose pas de réponses, mais des questions », précise-t-il.

« Tout y est vrai »
Le Petit terroriste est concentré sur les années où l’auteur a été le plus fervent : « C’est un récit sur la haine, la violence, la peur et la perte, et c’est la religion qui est en cause. Tout y est vrai, sauf les noms des personnages. »

Le brouillage chronologique et temporel imite le processus de remémoration. Les premières pages du livre relatent l’arrivée à Paris : « Parmi toutes les lumières qui éclairent l’aéroport Charles-de-Gaulle flotte un croissant de lune rouge. En Syrie, c’est l’heure où ma mère se réveille. Où elle sort dans le jardin faire ses prières. Voit-elle la même lune que moi ? » Des images se succèdent : son père battu par les services secrets pour livrer son fils, la décision de fuir, l’espoir de l’asile politique : « Je ne traverse pas l’espace. Mais le temps. Je quitte ce Moyen Âge qui contrôle le Moyen-Orient et gagne une époque que je ne connais pas encore. » Avec humour, il décrit sa découverte de la capitale parisienne comme un « chemin de Damas » : « Je marche à l’aveuglette, à l’infini, avant de trouver ma voie. »

Devenir un jihadiste comme Oussama
Ensuite, le récit se centre sur la vie à Riyad, au sein d’une famille salafiste. En 2001, les attentats du 11-Septembre sont accueillis avec enthousiasme : « Mon père rêvait de partir faire le jihad en Afghanistan. Il avait enregistré tous les entretiens vidéo de Ben Laden pour que nous puissions les visionner à volonté. J’avais l’impression que Dieu m’appelait. » Le pèlerinage à La Mecque du narrateur encourage ses ardeurs : « Je me suis imaginé avec Ben Laden dans les montagnes de Tora Bora, vêtu à l’afghane, portant une arme. Là-bas, je regarderais les étoiles, dormirais dans les grottes, et rien d’autre. Les médias diraient de moi que j’étais un criminel et peut-être le plus petit terroriste du monde. » Lors de l’ascension du mont Arafat, le jeune Omar prie : « Ô Allah, fais de moi un expert dans la pose des mines, la contrebande des explosifs et la destruction des avions ! » Mais lors de la dernière étape du pèlerinage, devant la Kaaba, l’adolescent entre dans l’ère du soupçon : « Je voulais devenir un martyr le plus vite possible pour apaiser la douleur causée par le doute et aller au paradis. »

À l’issue du récit, Omar a traversé l’enfance pour passer dans l’âge adulte. « C’est aussi un voyage de la croyance à l’athéisme, même si je préfère le mot liberté, précise l’auteur. On a besoin de repenser clairement le texte coranique, le hadith, et il faut effacer toutes les interprétations qui invitent à la violence. On considère l’islam comme une solution à tous les problèmes, alors que c’est l’islam le problème. C’est une dictature pour les peuples. » Il revendique la diversité comme source de richesse culturelle, en prenant les Abbassides ou les Omeyyades comme exemples. « Actuellement, la diversité en France est très intéressante, soit on crée des ponts entre les cultures, soit on fabrique des terroristes. Les frères musulmans sont très présents en France et ils profitent de la perte de repères des jeunes issus de l’immigration. »

Seules les mouettes...
Dans un récit en français, la langue arabe a-t-elle disparu ? Omar Souleimane sourit : « Ce livre a été rédigé en arabe, puis je l’ai adapté en français. » On peut entendre la syntaxe dans la limpidité des phrases, et un rêve sourd : « Ce que je souhaite, c’est pouvoir un jour retourner en Syrie. Je n’ai plus de contacts avec ma famille, c’est trop dangereux, sauf avec l’un d’eux qui est déjà condamné à mort. Mon père est décédé il y a quatre mois, je l’ai appris par texto, ils n’ont pas osé m’appeler. Ce régime survit en créant la terreur. »

Le Petit terroriste suscite beaucoup de réactions positives en France, mais aussi des menaces, que l’auteur évoque sans animosité : « Je n’ai pas de haine contre mes détracteurs, je raconte simplement mon histoire. » Omar Souleimane vient de terminer un nouveau récit centré sur la révolution syrienne, Une chambre en exil. Il travaille également sur un recueil poétique bilingue et sur un projet d’adaptation théâtrale de ses textes à la Colline.

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL SE MARRE DE TOUS... IL EST APRES L,ARGENT... CES FANATIQUES NE CHANGENT PAS !

Sarkis Serge Tateossian

Bravo Omar Youssef Souleimane, pour sa force mentale

Sarkis Serge Tateossian

Comme des millions de jeunes en orient ...
On a crée une société dont les jeunes rêvent de tuer pour se sentir "fort", "viril",...
Peut-on gagner le "respect" de la société en "tuant" ?

Aucune religion, dogme ou idéologie ne peut justifier un meurtre, sans dans la tête des oubliés de la civilisation humaine.

ON PEUT RÊVER DE LA LIBERTÉ, DE L'AMOUR ET DE PERFORMANCE INTELLECTUELLE, SPORTIVE OU AUTRES ...OUI ET ON PEUT AINSI GAGNER LE RESPECT DE TOUS.

Bery tus

en tt cas meme si je ne suis pas trop d'accords avec l'athéisme .. c'est votre choix, je vous félicite et je vous dois le respect ... pour la manière dont vous vous êtes relever !! la force d'un homme n'est pas dans les armes ni les muscles mais dans sa tète .. mille fois bravo

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