Stabilité, que de crimes on commet en ton nom au Liban...

Un combattant du Hezbollah, drapeaux de son parti et du Liban à la main, dans la région de Ersal, en juillet 2017. Photo AFP

Liban - rétro 2017
09/01/2018

De 2017, qui restera dans la mythologie du régime actuel comme « l'année de tous les exploits » – adoption du budget, loi électorale, victoire contre le terrorisme, stabilité, pétrole, etc – ce sont surtout les derniers mois, et notamment l'épisode de la démission forcée de Saad Hariri, avec ses multiples développements-surprises, qu'il faudra retenir. C'est en effet à la lumière de cette fin d'année qu'il convient de relire le compromis de 2016 qui a porté Michel Aoun à la présidence de la République ; un compromis qui a révélé sa vraie nature en 2017, articulée essentiellement sur les rapports entre M. Aoun, M. Hariri et le Hezbollah.
Depuis fin 2017, les alliances contre nature contractées l'an dernier sur le cadavre politique du 14 Mars, et dont s'étaient cachés au commencement de l'année les anciens protagonistes du discours souverainiste, s'étalent désormais sans complexe. Pour justifier l'élection de Michel Aoun à la présidence, ces protagonistes avaient dit parier sur son recentrage au niveau stratégique. Le courant de l'année 2017 apportera la preuve qu'un tel pari, fut-il réel, importait peu, en fait, pour ceux-là mêmes qui l'invoquaient.


C'est donc sous le signe de la double revigoration institutionnelle et économique que le mandat a tenté de se replier tout au long de l'année. Sur ce terrain, grâce à une opposition de l'intérieur et de l'extérieur, cette revigoration s'est avérée indissociable d'un autre enjeu, sans doute plus imminent pour le chef de l'État et le Premier ministre : mettre en œuvre un partenariat économique bilatéral dont ils recueilleraient des bénéficies personnels directs. Aucun des « accomplissements » célébrés par le pouvoir ne s'est inscrit dans le cadre d'un plan de réforme structurelle : le zèle sur le dossier des ressources off-shore n'atteint pas d'autres secteurs économiques plus rentables ; le budget 2017 est voté sans augmentation des dépenses d'investissement ; une nouvelle loi électorale sur mesure voit le jour sans que ne cesse le suspense de son amendement ; une victoire militaire est célébrée aux frontières Nord-Est contre l'Etat islamique sans qu'il ne soit clair qui du Hezbollah ou de l'armée avait intérêt à livrer bataille et qui en ressort nettement triomphal...
De marché conclu en coulisses en marché démasqué, se dévoilait entre autres la conviction de Saad Hariri – que certains avaient déjà devinée d'emblée – de réorienter sa politique en délestant ses positions sur les questions souverainistes au profit d'un investissement strictement économique. Une telle politique devant lui permettre de s'acquérir une forme d'autonomie à l'égard de l'Arabie saoudite. Cela était d'autant justifié que l'Arabie a semblé le léser économiquement, en même temps qu'elle opérait un quasi retrait politique de la scène libanaise.


L'année a révélé d'autres dualités au niveau politique. La théâtralité des bras-de-fer chroniques entre le chef de l'Etat et le président de la Chambre en est une illustration : le premier a voulu se mettre en scène en tant que « président fort », quitte à outrepasser la Constitution, plutôt que d'y puiser des compétences réelles (plus efficaces mais qui se vendent mal auprès du grand public) de président-arbitre, haute-autorité morale, gardien en coulisses des institutions et des équilibres.


Le second s'est posé en garant de la « répartition par tiers », ou son alternative, à savoir l'assignation permanente d'un chiite au portefeuille des Finances. Il réclame ainsi une chose pourtant déjà acquise depuis 2009 à son camp politique, en l'occurrence le Hezbollah. S'il le fait, c'est autant pour retenir le chef de l'État d'aller plus loin dans sa démagogie (avec plus ou moins de réussite), que pour rééquilibrer le départage des bénéfices sur les dossiers socio-économiques.


Une autre forme d'opposition a été menée par les Forces libanaises (FL), mais dans l'objectif principal de remédier de l'intérieur du pouvoir à leur marginalisation par le partenariat Hariri-Aoun, une fois disparues les illusions nées du partenariat chrétien avec le Courant patriotique libre. Les FL ont donc consolidé leur créneau anticorruption tout en gardant plus ou moins le cap sur les questions stratégiques. Cela leur a néanmoins coûté un isolement progressif de la part des pôles du régime, accentué par les réserves de Saad Hariri à leur égard à la suite de sa démission. L'isolement que Samir Geagea avait voulu éviter en court-circuitant l'élection de Sleiman Frangié et en appuyant celle de Michel Aoun s'est avérée inéluctable...
L'opposition censée se structurer en dehors du pouvoir a elle aussi trébuché sur ses propres contradictions : ne voulant pas trop s'avancer sur les questions stratégiques, elle est souvent tombée, dans sa plus grande partie, dans l'écueil du politiquement correct à l'égard du Hezbollah. Elle a préféré jeter son dévolu sur les marchés louches dans lesquels tous, sauf le parti chiite, étaient pointés du doigt.


C'est donc dans un contexte qui s'allie mal avec le durcissement de la politique saoudienne qu'est intervenue la démission forcée de Saad Hariri depuis Riyad et son discours virulent à l'égard de l'Iran et du Hezbollah. La résurgence du discours souverainiste a certainement alimenté l'espoir d'une nouvelle opposition à la mainmise iranienne, au sein de la base populaire indépendantiste, notamment sunnite. Mais cet espoir a vite été suppléé par un mouvement d'empathie avec le Premier ministre contre l'Arabie saoudite. D'abord pour une raison de forme, avec son abracadabrante mise au ban de la vie politique par une puissance étrangère. Ensuite parce que ce qui semblait être un retour en force de l'Arabie sur la scène libanaise s'est fait trop abruptement, sans préavis, et sans tenir compte de la longue période d'absentéisme saoudien. Cette démarche n'a pas non plus été concrétisée par un projet à même de redonner du souffle aux acteurs souverainistes internes. La démission forcée de Saad Hariri a été vouée à rester circonscrite à sa plus stricte dimension de règlement de comptes intersaoudiens impliquant le Premier ministre libanais.
Sur le plan stratégique, le faux-pas diplomatique saoudien a donc créé un effet boomerang. Au lieu de remobiliser contre la mainmise iranienne sur le pays, il a précipité un peu plus Saad Hariri dans les bras de l'autre camp. Le leader du courant du Futur est retourné de Riyad redevable à Michel Aoun de l'avoir appuyé durant la crise, et furieux contre ses anciens partenaires souverainistes naturels, dont il a pourtant besoin dans sa volonté de mettre en place la politique de distanciation réclamée par la communauté arabe et internationale. Ce faisant, Saad Hariri a scellé indirectement une alliance avec le Hezbollah. L'endiguement du conflit s'est mû en union irréversible au nom de la stabilité. Quitte à renoncer à Taëf, à l'initiative arabe de paix, à la mémoire de ceux qui, comme Mohammad Chatah, ont été assassinés pour avoir distingué dialogue et compromission...


La stabilité n'a pourtant jamais été tributaire des moins forts. Ce sont les prétentions contraires qui ont conduit le Liban à devenir le seul terrain régional où aucune autorité, politique, religieuse ou civile ne fait plus contrepoids à l'expansionnisme iranien. Toutes les données confortent le sentiment que cette mainmise trouvera sa consécration aux législatives de 2018, dans un sinistre retour aux législatives de 1992, qui avaient consacré, pour un peu plus d'une dizaine d'années, la mainmise syrienne sur le pays. Nul besoin désormais d'un cordon sécuritaire autour de l'hémicycle...

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Marionet

Sur la forme, rien à redire, l'article est superbement écrit. Sur le fond, l'auteure a noirci le tableau à outrance en déniant à la Troïka au pouvoir le moindre accomplissement, à quelques exceptions près au plan économique. En ce faisant, elle occulte une question de fond qui mérite d'être posée : MM. Aoun et Hariri ont-ils misé sur le tout-économique ou pratiquent-ils une real politik dictée par le nouvel alignement des astres régionaux: une Syrie totalement absente pour la première fois depuis près d'un demi-siècle, une Arabie saoudite tout aussi imprévisible que son mentor américain, agissant au rythme de ses soubresauts internes et un Iran colosse aux pieds d'argile. C'est à travers ce prisme qu'on peut lire beaucoup de péripéties "libano-libanaises".

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SEUL... HARIRI PRATIQUE ET LA DISTANCIATION ET LA STABILITE ! LES AUTRES VIOLE L,UNE ET SONT TOUJOURS INSTABLES...

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué