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Moyen Orient et Monde

« Comme Staline, Poutine essaie de faire plier les Tatars et les Ukrainiens »

Reportage

Ilmi Oumerov, leader politique tatar, a été libéré le mois dernier des mains des Russes grâce à l'intervention du président turc. Il réside aujourd'hui à Kiev avec interdiction de retourner en Crimée.

27/11/2017

Le visage pâle et le regard d'une tristesse impossible à masquer, Ilmi Oumerov patiente aux côtés de sa fille, Ayshe, au deuxième étage de Musafir, un restaurant connu à Kiev pour sa cuisine traditionnelle de Crimée. Sur sa veste de costume, un pin's représentant le blason tatar. L'homme est depuis plusieurs années une véritable figure de la résistance ukrainienne, et plus précisément de celle du peuple tatar de Crimée, minorité turcophone de la péninsule du sud du pays illégalement annexée par la Russie en mars 2014. Le leader politique, vice-président du Majliss (Assemblée) des Tatars de Crimée, une structure d'entraide, de défense des droits tatars et de la langue tatare, a failli y laisser sa vie dans les centres pénitenciers russes pour avoir osé dénoncer l'agression de Moscou. En août 2016, le FSB (service de renseignement russe) lance une enquête contre Ilmi Oumerov, après qu'il eut déclaré sur la chaîne de télévision tatare ATR que « la Russie devait quitter la Crimée et le Donbass ».

« J'ai été jugé pour ma prise de position en public », confie Ilmi Oumerov à L'Orient-Le Jour. Il est alors confiné dans un hôpital psychiatrique par les autorités russes. Souffrant de diabète, de problèmes cardiaques et de la maladie de Parkinson, l'homme subit des examens psychiatriques, perçus comme une humiliation, et se voit refuser ses traitements médicaux indispensables. Ilmi Oumerov refuse toutefois de plier. « Le peuple tatar ne reconnaît pas l'annexion de la Crimée ni la politique russe en Crimée », dit-il encore aujourd'hui. Le 27 septembre 2017, il est condamné à deux ans de prison par un tribunal de Crimée après avoir été jugé coupable de « séparatisme ». Détenu dans une colonie pénitentiaire, Ilmi Oumerov a reçu le soutien de nombreuses personnalités, y compris de l'étranger. Le président ukrainien Petro Porochenko a dénoncé un jugement « honteux » sur sa page Facebook, qualifiant le leader tatar de « héros de son peuple contre lequel Moscou a utilisé les pires méthodes de répression de l'ère soviétique ».

Saignée démographique

Le Tatars de Crimée ont été nombreux à s'opposer à l'oppression de Moscou avant et depuis l'annexion il y a trois ans. Malgré cela, la majorité des 250 000 Tatars de Crimée s'est vu attribuer la nationalité russe dès le mois d'avril 2014. Selon M. Oumerov, des centaines d'opérations d'inspection et de saisies, suivies de procès montés de toutes pièces, ont été dirigées contre son peuple, qui représente 12 % des habitants de la péninsule.

La crise ukrainienne et le rattachement forcé à Moscou de la Crimée ont ravivé les traumatismes du passé du peuple tatar. Cette population d'origine turque formait le khanat de Crimée, alors sous protectorat de l'Empire ottoman jusqu'à ce qu'il tombe dans l'escarcelle de l'empire russe au XVIIIe siècle. « Le peuple tatar est présent depuis plus de trois siècles dans cette région. En 1783, la Russie a envahi la Crimée et c'est à partir de là qu'ont commencé les problèmes des Tatars. Tous nos déboires sont toujours arrivés à cause de Moscou », déplore Refaat Choubarov, président du Majliss des Tatars de Crimée, rencontré au Parlement ukrainien où il siège en tant que député élu. Ce dernier, interdit de se rendre dans son fief, avait appelé à boycotter le référendum de Crimée, le qualifiant d'illégal. Ce référendum d'autodétermination a reçu plus de 96 % de votes de la population, mais n'a pas été reconnu par la communauté internationale.

Au début du XXe siècle, les Tatars de Crimée ont subi une saignée démographique. Accusées par Staline d'avoir collaboré avec le IIIe Reich – alors que seule une minorité d'entre elles a accepté de le faire –, les populations ont été à nouveau déportées et envoyées en Asie centrale. Refaat Choubarov et Ilmi Oumerov sont ainsi tous deux nés dans l'ex-République soviétique d'Ouzbékistan. « Nous avons toujours souhaité revenir, et pendant la période soviétique, le mouvement tatar était très connu. Les Tatars ont véritablement pu commencer à rentrer à la fin des années 80 (lors de la dislocation de l'URSS et la proclamation d'indépendance de l'Ukraine) », raconte le président du Majliss, assemblée sur la liste des organisations terroristes du Kremlin en 2015. Depuis le début du conflit en 2014, de nombreux leaders et activistes tatars ont été contraints à l'exil par Moscou. Dans un rapport sur les droits de l'homme publié le 25 septembre dernier, l'ONU a dénoncé le fait que l'occupation de la Crimée par la Russie avait été marquée par des disparitions et des cas de torture, soulignant des violations de la convention de Genève et du droit international.

Peu de soutiens arabes

Les pays qui se tiennent aux côtés de l'Ukraine ne relâchent pas la pression, mais sans grands résultats face à Moscou. Une résolution sur les droits de l'homme en Crimée, appelant à lever l'interdiction qui musèle le Majliss tatar, a été adoptée à l'ONU le 14 novembre. 71 pays ont voté pour. « La plupart des pays arabes se sont abstenus de voter », déplore Refat Choubarov, qui espérait leur soutien. Leur abstention révèle deux choses. D'une part, la crainte de se mettre à dos la Russie persiste, et de l'autre, il s'agit de repousser toutes les résolutions relatives aux droits de l'homme, car certains d'entre eux auraient de quoi se trouver eux aussi dans le collimateur de l'ONU.

« Nous sommes musulmans sunnites, et la Russie est contre nous en tant que musulmans et en tant que Tatars de Crimée », poursuit le leader politique à la forte carrure et à la voix grave. La Turquie, en revanche, a voté en faveur de la résolution. Rien de surprenant au vu des liens historiques qu'Ankara entretient avec les Tatars. C'est notamment ce qui a permis la remise en liberté il y a un mois d'Ilmi Oumerov ainsi que celle d'un autre activiste tatar, Ahmet Chiygoz, condamné, lui, à huit ans d'emprisonnement. Le président turc Recep Tayyip Erdogan est en effet intervenu auprès de Moscou lors d'un déplacement récent. Les deux activistes tatars ont ainsi été transférés de Crimée dans la région de Krasnodar en Russie, puis à Ankara. Aujourd'hui réfugié dans la capitale ukrainienne, Ilmi Oumerov se remet peu à peu des épreuves de ces dernières années. Mais son regard trahit une peine immense d'être loin de la terre de ses ancêtres. Et pour ses compatriotes, la lutte contre l'oppresseur russe continue. « La répression de Moscou est désormais leur lot quotidien », déplore-t-il. « Les Russes font tout pour que les Tatars et les Ukrainiens de Crimée s'en aillent. L'histoire se répète pour nous ; comme en son temps Staline, Poutine essaie de faire plier les Tatars et les Ukrainiens. Mais comme l'histoire l'a prouvé, cela ne se passera pas ainsi », conclut Refaat Choubarov.


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