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Liban - La Vie, Mode D’Emploi

89- Le salut par l’entraînement physique

Marcher quand, précisément, rien ne marche plus et qu'il faut remettre les pendules à une heure qu'on ne sait plus. Ainsi se lamente une jeune femme qui marche sur un tapis secourable, un déroulé d'images sous les yeux et de la musique en boucle, comme un licou l'enchaînant à sa machine. La consigne est d'user, d'exténuer toutes les pensées qui disent l'à-quoi-bon ! Et, d'abord, l'à-quoi-bon de la marche, de toute la machinerie et science et high tech qui compte ses pas, quand plus rien ne compte pour elle et qui affiche, en points lumineux, son rythme cardiaque alors que, dans sa nuit noire, son cœur n'a plus cœur à rien. Néanmoins, elle use, consciencieusement, comme dans ses longues marches d'enfant où elle répétait à perdre haleine que les kilomètres usent les souliers. Et des kilomètres dans les jambes, des souliers usés, le cœur finira bien par céder, par entrer dans le rythme de la vie, par se laisser entraîner dans la ronde des choses qui vont leur train, c'est-à-dire bon train et que rien n'arrête. C'est le fameux principe d'inertie selon lequel, sans frictions, un mobile lancé à une certaine vitesse ira, à la même allure, jusqu'à l'infini. Elle voudrait tant se retrouver à cette autre extrémité du monde où, faute de savoir, l'espérance est encore permise ! Hélas ! comment oublier qu'elle est seulement plantée sur un tapis au roulement parfaitement chronométré avec, au fond de soi, le sentiment de s'être plantée à l'examen de la vie et la certitude qu'aussi rapidement qu'iront ses pas, elle n'obtiendra aucun rattrapage, ni par compassion ni à l'arraché. Et plus les kilomètres s'additionnent sur l'écran, plus elle a la sensation que des milliers de bolides lui ont passé sur le corps et la conviction que le malheur avec sa force d'inertie qui lui est propre aura raison de toutes les lois de la physique.
Quelques mètres plus loin, sur un tapis qui ne roule ni vole, mais qui a des airs de natte de fakir, une autre adepte du salut par l'entraînement corporel pratique sa gymnastique. Elle projette, elle, devant son œil intérieur, toutes sortes d'images inspiratrices et correctrices. La voici qui se tord à droite puis à gauche, ainsi qu'on le fait avec du linge qu'on essore, et elle se souvient de cette recommandation de son instructeur : pour bien vous relâcher, imaginez que vous êtes un chiffon. Aussi devient-elle ce chiffon qu'elle se représente jeté au fond d'un placard et recroquevillé de honte, tel un banni. Afin d'accentuer la détente, il lui a été également conseillé de se transformer en polichinelle démantibulé. Docile, elle se décompose à la manière d'un puzzle qu'on défait. Ses membres pendent lamentablement autour d'elle dans tous les sens. On la croirait tout juste bonne à finir dans une poubelle comme les poupées-exutoires ; mais sous l'effet d'une nouvelle image impérative, elle se rassemble en un éclair et se lance dans un exercice d'une tout autre espèce : mimer l'évolution darwinienne à rebours. Et c'est, une heure durant, le défilé des animaux, du chimpanzé au poisson, en passant par le lion et la sauterelle, venant poser pour une photo de famille. Belle reconstitution généalogique, mais qui ne suffit pas à satisfaire la passion régressive de notre spécimen, car elle se colle, à présent, à son tapis, dans une attitude de soumission extrême et d'imploration, comme si elle aspirait à se fondre en lui, à se muer en lui. Tout témoin de ces prouesses précédentes jugerait qu'elle a de bonnes raisons de croire possible cette dernière métamorphose. Aïe ! soudain, une crampe à la jambe, qui la tord de douleur bien mieux qu'elle n'a su le faire avec toute sa volonté, son imagerie-ménagerie mentale et son entraînement, lui rappelle de manière cuisante qu'elle est toujours elle-même et que, contre cette réalité, les postures les plus extravagantes sont comédie et duperie. Son identité est là, inscrite dans sa chair aussi indélébile que dans sa conscience. Elle prend, alors, ses jambes dans ses bras et se balance non pas tel un rocking chair ou un babouin, mais pareille à une pauvre enfant qui se console comme elle peut de la nécessité d'être soi.

Marcher quand, précisément, rien ne marche plus et qu'il faut remettre les pendules à une heure qu'on ne sait plus. Ainsi se lamente une jeune femme qui marche sur un tapis secourable, un déroulé d'images sous les yeux et de la musique en boucle, comme un licou l'enchaînant à sa machine. La consigne est d'user, d'exténuer toutes les pensées qui disent l'à-quoi-bon ! Et, d'abord, l'à-quoi-bon de la marche, de toute la machinerie et science et high tech qui compte ses pas, quand plus rien ne compte pour elle et qui affiche, en points lumineux, son rythme cardiaque alors que, dans sa nuit noire, son cœur n'a plus cœur à rien. Néanmoins, elle use, consciencieusement, comme dans ses longues marches d'enfant où elle répétait à perdre haleine que les kilomètres usent les souliers. Et des kilomètres dans les jambes, des...
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