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Idées

Une indépendance, à quelle hauteur ?

Point de vue
25/11/2017

Libanais, vous ne vous êtes jamais sentis aussi indépendants que sous le mandat français ! Alors, « croulant sous l'occupation étrangère », vous pouviez rêver de libération. C'était en novembre 1943, quand des activistes ont cru forger l'unité factice de la société.
Libanais, vous vous étiez bercés d'illusions, manipulés que vous étiez en sous-main par les agents britanniques. Contre l'occupant si débonnaire par ailleurs, chrétiens et musulmans, nous dit-on, avaient fraternisé et exigé de prendre en main leur destinée. Mais l'unanimité d'un jour, si tant est qu'elle ait existé, ne pouvait préjuger d'un avenir radieux, vu le clientélisme et la corruption endémiques qui sévissaient depuis toujours dans la vie politique. Or ces deux maux n'avaient pas été endigués, encore moins éradiqués par le pouvoir mandataire. Ce dernier s'en était même servi pour asseoir son pouvoir et pour maintenir sous le boisseau toute velléité de soulèvement.

Souveraineté
En tout état de cause, la promesse de l'indépendance ne pouvait être tenue, et les hommes de ladite indépendance (rijal al-istiqlal) avaient fort à faire pour contrer les forces centrifuges qui écartelaient le pays. Car des voix, et non des moindres, continuaient à s'élever pour réclamer « l'anschluss » avec la Syrie, alors que, de l'autre côté de la barrière confessionnelle, certains regrettaient déjà le retrait de la France. Une France dépitée de tant d'ingratitude de la part de ses « fils d'outre-mer ».

On eut cependant de la chance : le Liban obtint son indépendance en 1943, alors que la Syrie allait attendre jusqu'en avril 1946 pour avoir une place dans le concert des nations. Imaginons la situation inverse où c'eût été notre voisin si vorace qui nous avait précédés sur la voie royale de la décolonisation ! Que serait-il arrivé ? Une guerre civile dont l'issue était de toute évidence acquise aux unionistes. Ou alors une intervention humanitaire de la France comme à la suite des massacres de 1860, pour sauver ce qui restait de libanistes.

Et puis, si l'indépendance est une notion formelle qui peut être assurée sous certaines conditions, le vrai problème reste celui de la souveraineté. Ainsi, si les ambassadeurs étrangers peuvent présenter leurs lettres de créance à qui de droit, quand le poste n'est pas vacant, qu'en est-il des forces de l'ordre qui ne peuvent accéder à certains quartiers du Grand Beyrouth ou à certaines régions réputées périlleuses pour l'autorité publique ? L'impératif de sécurité au Liban ne relève pas exclusivement du pouvoir constitutionnel : aux dernières nouvelles, nos forces armées ont négocié avec les maîtres de l'heure l'ampleur de leur déploiement et les limites de leur intervention sur le front s'étendant du Qaa à Ersal...

C'est qu'à force de marchandages, on oublie souvent de définir l'essentiel ! Jouir de l'indépendance c'est, pour une entité territoriale, être autonome, c'est ne pas subir des contraintes au-delà d'un niveau acceptable, c'est avoir des intérêts propres et être en mesure de les défendre contre vents et marées. L'indépendance implique nécessairement des capacités militaires et la possibilité de prendre des initiatives défensives ou répressives. Or que peuvent faire de nos jours les forces de l'ordre si l'aval du Hezbollah n'est préalablement accordé dans les zones qu'il considère être de son ressort ?

Notre définition de l'indépendance, et cela vaut pour toutes les entités étatiques nées des accords Sykes-Picot, ne peut feindre d'ignorer que ladite indépendance a vu le jour dans un climat de belligérance avec le mouvement sioniste d'abord et l'État hébreu ensuite. Cette concomitance fut de mauvais augure car toute la région vit depuis 1948 en état de guerre larvée, ou déclarée, avec tout ce que cela comporte comme mobilisation militaire et humaine. Le beau prétexte pour remettre les réformes structurelles aux calendes grecques. Et ce n'est pas tout, car une approche avertie de l'indépendance devrait prendre en considération non seulement l'état de guerre avec Israël, l'ennemi extérieur, mais également les guerres internes que le pouvoir institué livre, préemptivement ou tardivement, selon l'urgence ou les moyens disponibles, aux diverses composantes du pays, aux roitelets ou aux barons mi-idéologues, mi-brigands.

Proto-État
En somme, ce n'est pas brillant ! Alors, pour y comprendre quelque chose, il faut renoncer à appliquer à notre pays le modèle rationalisé de l'État-nation dans sa version occidentale. Notre culture politique est née et s'est développée à l'ombre du « régime oriental » du pouvoir, qui n'est pas nécessairement le « despotisme oriental » à la manière du clan Assad. Pour comprendre ce pays de clans, de tribus et de communautés confessionnelles antagonistes, il faut garder à l'esprit que nous sommes les héritiers politiques de l'Empire ottoman et plus encore du système de gouvernement des Mamelouks : un monde où le renversement des alliances s'opère avec facilité, sinon avec élégance, un monde où l'intérêt immédiat des protagonistes prime sur l'intérêt général, un monde où l'on appelle l'étranger à venir en aide ou à arbitrer les conflits internes, quitte à se retourner contre lui à la première occasion.

Dans un pays dont les frontières internationales peuvent être taxées d'artificielles car remontant à moins de cent ans (septembre 1920), on peut légitimement affirmer que la construction étatique est demeurée incomplète et éphémère pour cause de crises et de discontinuités et qu'en ce sens, on n'aura jamais affaire qu'à un proto-État libanais. Et peut-être que cette forme d'État est la forme la plus accomplie à laquelle nous puissions prétendre !
Alors de là à parler d'indépendance libanaise comme synonyme de refus de toute sujétion, de toute relation de dépendance, de pression ou de contrainte... il y a un monde !

Dernier ouvrage : « Maronites dans l'histoire, De Rebus Maronitarum », L'Orient des livres, 2017.

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