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La Dernière

Au V&A, la poésie de Cristóbal Balenciaga

La mode

On dit qu'il a tout inventé en haute couture, jusqu'au moment où, en 1968, quatre ans avant sa mort, il jette l'éponge, horrifié de voir le monde renoncer tout à coup à l'élégance que l'Europe avait pourtant continué à cultiver à travers deux guerres mondiales. À Londres, le Victoria and Albert Museum propose une rétrospective « Balenciaga : Shaping Fashion ».

22/11/2017

« Le maître », « Le couturier des couturiers », « Notre maître à tous », « L'alchimiste de la couture », « L'architecte de la mode » : rares sont les créateurs qui font à ce point l'unanimité dans une industrie où les ego tuméfiés ne laissent pas beaucoup de place à l'admiration. Cristóbal Balenciaga fait pourtant partie de ces licornes que la jeune garde de la mode internationale suivrait encore au-delà de l'arc-en-ciel. Tout en sachant que le monde de Cristóbal n'a jamais été La La Land, même si son histoire commence un peu comme ces contes de fées misérabilistes où les souffrances ne s'accumulent que pour mieux illuminer la scène finale.

Né dans le Pays basque d'un père pêcheur précocement disparu et d'une mère couturière qui confectionne des robes et forme des petites mains pour subvenir aux besoins de ses trois enfants, Cristóbal Balenciaga manifeste pour la couture une ardeur qui intrigue une cliente de l'atelier, issue de l'aristocratie espagnole. La marquise de Casa Torres met à l'épreuve l'enfant de 12 ans en lui demandant de lui reproduire une robe à laquelle elle est particulièrement attachée. Cristóbal s'exécute naturellement à merveille, et la marquise le prend sous son aile, l'introduisant à un tailleur de San Sebastian, la capitale de la province et séjour estival de la famille royale espagnole. Jusqu'à la fin des années 1910, cet enfant du siècle, né en 1895, parfait son apprentissage dans les ateliers des grands magasins qui se développent un peu partout, notamment le Louvre et le New England qui ont ouvert à San Sebastian. En 1920, le moment est venu pour lui de s'établir à son compte, ce qu'il fait, toujours à San Sebastian, en embauchant une trentaine de couturières. Il est aussitôt le principal habilleur des dames de la cour, jusqu'à la chute de la monarchie espagnole et la fuite du roi Alphonse XIII en 1931. Le nom de Balenciaga est déjà connu de tous ses pairs, couturiers et fournisseurs, notamment en France, et une solide amitié le lie déjà à Coco Chanel. Mais la clientèle manque en ces temps de crise et, de déboires en faillites, le couturier finit par quitter l'Espagne à son tour en 1936, en pleine guerre civile. Il ouvre alors sa première boutique parisienne, avenue Georges V, et sa première collection, en août 1937, est un triomphe.

 

Des robes qui tiennent lieu d'attitude
« La haute couture est un grand orchestre que seul Balenciaga sait diriger. Tous les autres créateurs que nous sommes suivons simplement ses indications. » L'hommage est de Dior, le créateur, en 1947, de ce New Look ultraserré à la taille et décolleté aux épaules qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, fait un tabac en prenant le parti de restituer aux femmes leur féminité. Balenciaga, au contraire, est dans la litote. Lui ne souligne rien. Il sculpte autour de la silhouette féminine des volumes d'une extraordinaire élégance, de véritables gestes textiles qui se distinguent par un minimum de couture et une incroyable tenue. Sous ces vêtements-là, une sensation de liberté inédite. Aucun effort à faire. On n'a besoin ni de se tenir droite, ni de marcher avec un livre sur la tête, ni de rentrer le ventre, ni de serrer les fesses. La robe tient lieu d'attitude. Il faut savoir que cette magie-là tient aussi, pour que les volumes soient possibles, au choix des tissus et des couleurs. C'est Cristóbal Balenciaga qui, en collaboration avec une société textile suisse, a fait inventer le gazar, ce tissu haute couture par excellence, à la fois aérien et tendu. Et tout comme son contemporain, l'artiste Soulages, Balenciaga taille dans les infinies nuances du noir la matière et la lumière de ses robes qui portent des noms aussi peu sexy que « robe sac », « robe tonneau » ou « enveloppe », mais qui se révèlent spectaculaires une fois portée.

C'est tout cela, et la profonde influence de la tradition vestimentaire espagnole, notamment dans la veste de torero féminisée, que l'on peut encore voir jusqu'en février au musée Victoria & Albert, à Londres. Un passage s'impose à la mezzanine où sont exposées des créations de stylistes contemporains influencés par l'immense Cristóbal.

 

 

Pour mémoire

Le dialogue secret Balenciaga/Bourdelle

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