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Idées

Les leçons de l’ingénierie d’équilibre de Fouad Chéhab

Commentaire
Hyam MALLAT | OLJ
18/11/2017

La démission télévisée depuis l'Arabie saoudite du président du Conseil, Saad Hariri, le 4 novembre, et son absence prolongée depuis ont remis sur le devant de la scène le problème récurrent des allégeances aux politiques des axes d'influence régionaux. Ces dernières portent en elles la déstabilisation politique et sécuritaire du Moyen-Orient et pèsent toujours plus lourdement sur la scène locale libanaise.

Mais cela n'est pas chose nouvelle. En effet, dans notre pays, un phénomène de porosité sociale et politique établit instantanément les problèmes à un niveau de tension interrégionale. Dès lors, les politiques étrangère et intérieure se trouvent prises dans un système d'allégeance trouvant ses fondements dans des idéologies, des tendances et des appartenances pluricommunautaires aboutissant à des antagonismes significatifs. Dans ce contexte, il paraît judicieux de tirer profit de l'exemple de la politique d'équilibre telle que pratiquée sous la présidence de Fouad Chéhab (1958-1964).

 

Prospérer à l'écart des antagonismes
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide – qui divise les pays arabes alliés à l'Occident (Arabie saoudite, Irak, Jordanie, Liban...) et ceux de l'Union soviétique (Syrie, Égypte) – et la première guerre israélo-arabe de 1948 conduisent à des changements profonds dans la scène diplomatique régionale : coups d'État en Syrie dès 1949, révolution égyptienne en 1952, arrivée de Nasser au pouvoir, nationalisation du canal de Suez et débarquement franco-britannique en Égypte (1956), et plus généralement la montée des nationalismes arabes et l'émergence de personnalités politiques issues de révolutions et l'explosion de la question palestinienne...

Au cours de cette période, le Liban, qui a adhéré à la doctrine Eisenhower en 1957, a, du fait de son système démocratique libéral et de l'originalité significative de sa formation humaine et politique, toujours été sollicité – pour ne pas dire ballotté – par les axes politiques dominants. Et notamment le conflit opposant les pro aux anti-nassériens. C'est dans ce contexte qu'intervient la déstabilisation de 1958, notamment marquée par le débarquement américain au Liban et l'élection, après de longues tractations diplomatiques, du commandant en chef de l'armée, Fouad Chéhab, à la présidence de la République le 31 juillet. Ayant jusque-là maintenu l'armée au-dessus de la mêlée, il s'engage alors méthodiquement pour restaurer la paix civile et rétablir l'unité nationale. Pour permettre au Liban de prospérer à l'écart des querelles et des antagonismes, il pratique une politique extérieure symbolisée par la fameuse rencontre à la lisière du Liban et de la Syrie avec Nasser. Ce dernier, alors au faîte de sa puissance, consent ainsi à entrer dans l'ingénierie d'équilibre de Chéhab.

Mais l'aspect majeur à relever à l'issue de l'accord sur cette ingénierie d'équilibre, c'est la volonté de Chéhab de créer des institutions pour assurer le développement et faire arriver l'État et ses actions dans les coins les plus reculés du pays. C'est aussi le recours à une génération de politiciens et de serviteurs de l'État à même de comprendre sa politique et de renforcer les amitiés du Liban à l'extérieur. La qualité des hommes relevant la capacité des institutions de l'État qu'ils sont appelés à servir.

 

Compromis
En dépit des divers stades conflictuels de cette période – dont la guerre du Yémen qui vit s'opposer l'Égypte et l'Arabie saoudite, les coups d'État (Irak, Syrie), l'ingénierie politique de Chéhab et de Nasser, sans oublier l'influence massive du général de Gaulle à la tête de la France entre 1958 et 1968 en faveur du Liban–, celle-ci a démontré que des hommes d'État peuvent arriver à des compromis historiques en dépit des défis auxquels ils sont confrontés. Et même souvent contre leurs intérêts directement personnels, puisque Nasser sut mettre en sourdine sa grande revendication panarabe prenant en compte l'originalité et la singularité du Liban telles qu'exposées et défendues par Chéhab.

Il a fallu la défaite arabe de 1967 pour voir surgir sur la scène politique libanaise tous les démons de l'histoire avec les regroupements confessionnels (dont l'alliance chrétienne tripartite vainqueur des élections de 1968); la crispation politique intérieure autour de la résurgence de la question palestinienne et sa mauvaise gestion par les bourgeoisies chrétienne et musulmane ; la redistribution stratégique des rôles des États de la région et la manipulation de la cause palestinienne. Autant de facteurs qui sont à l'origine de la guerre civile libanaise puis des guerres touchant directement tous les pays arabes et qui n'en finissent pas de finir.

Certains diront que l'histoire d'hier n'est pas celle d'aujourd'hui. Mais les leçons d'hier sont un exemple pour aujourd'hui. Il n'est d'aussi aisé que l'aventure et le monde arabe l'a si souvent tenté et la tente encore au détriment du substantiel. Il reste que si la politique des politiciens ne conduit pas à une politique d'hommes d'État, le défi existentiel actuel requiert de tirer la leçon de l'ingénierie d'équilibre de Fouad Chéhab pour transcender le verbiage et pour élever la politique au niveau de l'intelligence et du courage.

Avocat à la Cour, ancien président du conseil d'administration de la Sécurité sociale, puis des Archives nationales.

 

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gaby sioufi

qqs differences de taille quand meme .
l'Arabisme d'antant n'existe plus qui mouvait les foules, elle est remplacee par l'ideologie iranienne- qui elle joue seulement sur le facteur d'equilibre de la peur

ainsi le "style" chehab est absolument impossible a appliquer dans les circonstances presentes.
sans parler de l'ethic ne serait ce que d'ordre humain des politique de notre temps.

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