Moyen Orient et Monde

« Sans nouvelles forces progressistes, le M-O est condamné à s’enfoncer dans le choc des barbaries »

Entretien

Gilbert Achcar répond aux questions de « L'OLJ » sur l'échec des révoltes arabes.

14/11/2017

À l'occasion de la 24e édition du Salon du livre de Beyrouth, L'Orient-Le-Jour a rencontré Gilbert Achcar, chercheur franco-libanais et professeur à la School of Oriental and African Studies de Londres, venu présenter son dernier ouvrage, Symptômes morbides, la rechute du soulèvement arabe (Actes Sud). Ce dernier analyse les causes de l'échec des révoltes arabes et la victoire, au moins temporaire, des récits contre-révolutionnaires.

 

Dans votre dernier ouvrage, vous analysez le choc des révolutions de 2011 suivi de celui provoqué par les contre-révolutions. Comment les contre-révolutions ont-elles réussi à prendre le dessus sur les mouvements de manifestations populaires ?
Le processus initié en 2011 s'est heurté à deux pôles contre-révolutionnaires : les régimes en place et les oppositions réactionnaires (Frères musulmans, salafistes). Ces groupes intégristes ont pu prospérer par rapport aux autres forces progressistes et nationalistes, prises en étau et peu à peu phagocytées du fait du manque de soutien témoigné à leur égard. Par conséquent, la contre-révolution a pris la forme d'une opposition violente entre ces deux pôles dominants, régimes dictatoriaux et groupes intégristes.

D'autre part, les jeunes qui ont lancé le printemps arabe de 2011 étaient peu organisés et disposaient de peu de moyens. Certes, les technologies de la communication moderne ont permis de rassembler un maximum d'individus, mais pas de prendre le pouvoir plus facilement. Il existait, parallèlement, des organisations qui n'avaient pas de stratégie politique adéquate et qui sont tombées dans le piège d'une alliance avec des pôles étrangers.

 

Ces contre-révolutions auraient-elles pu être mises en échec si l'Occident était davantage intervenu ?
Cela dépend des cas. Je ne crois pas qu'une intervention de l'Occident ait pu changer la donne en Égypte. C'est un euphémisme de dire que les gouvernements occidentaux n'étaient pas réjouis du coup d'État de juillet 2013. Ils ont essayé, en vain, de négocier par la suite un compromis entre les Frères musulmans et l'armée – la colonne vertébrale du régime. Aujourd'hui, nous assistons à un retour à l'ancien régime dans une version plus dure qu'auparavant.

Là où, par contre, le rôle des puissances occidentales a été décisif, c'est dans les guerres civiles. Dans le cas libyen, l'intervention de l'OTAN a été une force d'appoint décisive pour l'insurrection libyenne. Dans le cas syrien, on a eu une attitude tout à fait opposée, non seulement de retrait, mais les États-Unis ont aussi empêché toute livraison d'armes antiaériennes à l'opposition syrienne. En un sens, on contribuait à créer les conditions d'un avantage des forces du régime sur le terrain. La responsabilité majeure de l'administration Obama est ici à pointer du doigt.

Même avec la mobilisation totale de ses capacités militaires, le régime syrien a été à deux reprises au bord de la déroute, et à chaque fois celui-ci a été sauvé par des interventions étrangères non occidentales. D'abord avec l'Iran et ses alliés régionaux (dont le Hezbollah au Liban), puis une seconde fois avec la Russie.

 

L'élan d'idées progressistes dans le monde arabe est-il mort-né ?
Absolument pas. Je pense qu'une donnée fondamentale est à prendre en considération : l'expression « printemps » était de nature à induire en erreur sur les rythmes et les enjeux du moment donné. Ce qui a commencé en 2011 est ce que j'appelle un processus révolutionnaire de longue durée, qui va s'étendre probablement durant plusieurs décennies. Comme dans tout processus révolutionnaire, il y aura des périodes contre-révolutionnaires, des restaurations et des explosions de violence, à l'instar de la Révolution française de 1789 aboutissant à l'abolissement de l'ancien régime.

Nous sommes donc entrés dans un processus de déstabilisation sur le long terme. La soif de justice sociale de 2011 est toujours capable de transformer l'État dans ce sens. Mais si de nouvelles forces n'apparaissent pas, la région tout entière est condamnée à s'enfoncer dans le choc des barbaries.

 

Comment analysez-vous la politique de l'Iran à l'échelle régionale ?
L'Iran a une politique expansionniste évidente à l'échelle de la région. Ce pays a avant tout profité des guerres des États-Unis contre l'Irak. Suite à l'invasion américaine de 2003, l'Iran a soutenu et utilisé une opposition irakienne qui collaborait avec les États-Unis. La stratégie a été payante, puisque l'Iran est apparu plus à même de profiter de la situation que les États-Unis eux-mêmes. C'est là la grande faillite de l'administration Bush.

Dix ans plus tard, l'Iran va profiter du conflit syrien pour étendre son influence directe – et non grâce à une alliance – avec des troupes au sol. Il y a une expansion territoriale de la présence iranienne et une jonction qui va s'opérer avec le Hezbollah au Liban, étroitement lié à la République islamique. La force du Hezbollah est tributaire du rôle de l'Iran dans la région et de la persistance du régime syrien. Sa militarisation n'est pas sur une pente descendante. Le conflit au Yémen s'inscrit également dans le jeu stratégique des Iraniens et l'axe Téhéran-Beyrouth est aujourd'hui une réalité.

 

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