Idées

Trump a-t-il capturé la Fed ?

Point de vue
14/11/2017

Le président américain détient des pouvoirs importants, dont celui de choisir les responsables des nombreuses agences américaines chargées de l'application des lois et des réglementations diverses du pays, dont la Fed. Or cette dernière a une importance toute particulière sur le plan économique. En exerçant son pouvoir de nomination, Donald Trump a rompu avec une coutume qui remonte à presque un demi-siècle qui consiste pour le président américain à maintenir à son poste le ou la responsable de Fed s'il a ou elle a bien rempli sa mission sur une base non partisane. Or peut-être personne n'y est parvenu aussi bien que Janet Yellen dans un moment particulièrement difficile.

Alors que ses deux prédécesseurs immédiats ont grandement terni la réputation de la Fed en ne prêtant pas attention aux nuages lourds de danger qui se formaient et à la fraude massive dans le secteur financier, Yellen a restauré la réputation de l'institution. Sa manière d'agir calme et équilibrée a permis d'atteindre un large consensus au sein du conseil d'administration de la Fed, marqué par des points de vue économiques divergents. Elle a dirigé la Fed à travers une reprise économique lente dans une période de restriction budgétaire inutile, tandis que les républicains exagéraient hypocritement les risques liés au déficit. L'engagement superficiel de ses derniers en faveur de la rigueur budgétaire apparaît maintenant au grand jour, car ils souhaitent des réductions d'impôt massives en faveur des entreprises et des milliardaires, ce qui creusera le déficit de 1500 milliards de dollars supplémentaires au cours des 10 prochaines années.

Risque de « capture cognitive »
Pour être tout à fait honnête, Trump a choisi un modéré à la tête de la Fed, alors que beaucoup dans son parti voulait un extrémiste. Trump, auquel les conflits d'intérêt ne semblent pas poser problème, choisit les mesures économiques qui lui bénéficient personnellement (les réductions d'impôt par exemple). Il a compris qu'un extrémiste augmenterait les taux d'intérêt – le pire cauchemar des promoteurs immobiliers. Il innove aussi en choisissant un non-économiste. La Fed sera confrontée à de grands défis au cours des cinq prochaines années, quand elle normalisera sa politique. Une hausse des taux d'intérêt pourrait générer des perturbations sur les marchés, lorsque le prix des actifs subira une « correction » significative. Nombre d'observateurs s'attendent à un ralentissement majeur au cours des cinq années à venir. S'il ne se produisait pas, l'économie aura connu une quinzaine d'années d'expansion – quasiment une première. La trousse à outil de la Fed s'est considérablement enrichie au cours de la dernière décennie, mais ses taux d'intérêt bas et son bilan considérable, ainsi que l'éventuelle augmentation massive de l'endettement si Trump parvient à baisser les impôts, seront une difficulté de taille, même pour le meilleur économiste.

L'effort bipartisan (et général) de dépolitisation des mesures monétaires joue un rôle encore plus important. La Fed, à travers son contrôle de la masse monétaire, dispose d'un pouvoir énorme sur l'économie, dont il est facile d'abuser dans un objectif politicien – par exemple pour créer des emplois à court terme. Néanmoins l'absence de confiance envers les banques centrales dans un contexte de monnaies fiduciaires (dans lequel les banques centrales peuvent créer de la monnaie à leur guise) affaiblit l'économie à long terme, notamment à cause de la crainte de l'inflation. Même en l'absence de manœuvre politique directe, la Fed est toujours confrontée au risque de « capture cognitive » par Wall Street - ce qui s'est passé lorsqu'Alan Greenspan et Ben Bernanke dirigeaient la Fed. Nous en connaissons tous les conséquences : la plus grande crise en 75 ans, amortie uniquement par une intervention massive de l'État.

Trump et son administration semblent avoir oublié ce qui s'est passé il y a moins d'une dizaine d'années. Sinon comment expliquer ses tentatives d'abroger la loi de régulation Dodd-Frank de 2010, conçue pour éviter une nouvelle crise ? Si l'on fait abstraction de Wall Street, il y a consensus pour dire que cette loi ne va pas assez loin. Une prise de risque excessive et un comportement prédateur constituent toujours un véritable problème, ainsi que l'actualité nous le rappelle fréquemment (par exemple avec les rapports sur le volume croissant de crédits personnels à la consommation à haut risque). Dans l'une des affaires récentes les plus pernicieuses de malversation, des banquiers de Wells Fargo ont simplement ouverts sans qu'ils le sachent des comptes au nom de leurs clients, de manière à toucher les redevances correspondantes. Rien de tout cela ne gêne Trump qui a eu recours à de viles pratiques en tant qu'homme d'affaires. Heureusement il semble que Powell admette l'importance d'une réglementation financière efficace.

Valeurs bafouées
La politisation de la Fed constitue un élément de la bataille de Trump contre « l'État bureaucratique », selon l'expression de son ancien conseiller Steve Bannon. Elle intervient dans le cadre de la guerre de Trump contre l'héritage des Lumières en matière de sciences, de démocratie et d'État de droit. Préserver cet héritage suppose d'utiliser les expertises voulues et de tisser la confiance envers les institutions publiques - ainsi que le souligne Edward Stiglitz de la faculté de droit de Cornell. De nombreux travaux montrent l'importance de cette confiance pour le bon fonctionnement d'une société.

Chaque semaine Trump manœuvre pour diviser davantage le pays et aggraver ses profondes fractures sociales et politiques. Le risque évident est qu'à la longue le pays s'habitue à le voir bafouer les principes de base de la société. Depuis plus de 70 ans, en luttant contre le sectarisme, le fascisme et le nativisme sous toutes leurs formes (souvent il est vrai de manière intermittente), l'Amérique défend les valeurs dont elle se réclame. Or le président actuel est un personnage misogyne, raciste et xénophobe dont la politique traduit le plus profond mépris pour les droits humains.

On peut approuver ou pas les propositions des républicains en matière de fiscalité, de réforme du système de santé (en ignorant les dizaines de millions de personnes qui pourraient se retrouver sans assurance-maladie) et de dérégulation financière (en fermant les yeux sur les conséquences de la crise de 2008). Pour le moment la Fed échappe à l'ouragan, mais quelques en soient les bénéfices pour l'économie, ce n'est pas grand-chose comparé aux menaces politiques et sociales que font peser les attaques de Trump contre les valeurs et les institutions les plus chères à l'Amérique.

© Project Syndicate, 2017.
Traduction Patrice Horovitz.

Prix Nobel d'économie, Joseph Stiglitz est professeur à l'université de Columbia à New-York et économiste en chef à l'Institut Roosevelt. Dernier ouvrage : L'Euro: comment la monnaie unique menace l'avenir de l'Europe (Les Liens qui libèrent, 2016)

 

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