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Idées

Quand Riyad se tire une balle dans le pied au Liban

Point de vue
11/11/2017

Samedi 4 novembre, le Premier ministre libanais Saad Hariri annonce sa démission du gouvernement. Sur un ton d'une virulence anti-iranienne et anti-Hezbollah qu'on ne lui connaissait plus depuis la réconciliation interlibanaise autour de l'élection à la présidence de Michel Aoun, un an auparavant, il déclare « ne plus pouvoir tolérer la mise sous tutelle » de son pays. Détail qui n'en est pas un : il annonce son renoncement depuis Riyad, capitale de l'Arabie saoudite, grand patron régional de son parti et, plus largement, de la communauté sunnite libanaise.

 

« W halla' la-weyn ? »
Au Liban, les premières réactions sont à la stupéfaction et l'incompréhension. Certains s'indignent de la désinvolture de (l'ancien ?) Premier ministre qui n'a pas « la décence » d'informer ses compatriotes de sa décision depuis Beyrouth. Personne, à commencer par ses plus proches conseillers, n'a été prévenu. En réalité, la question serait : l'était-il lui-même, notamment quand il a reçu ce coup de fil saoudien, la veille au soir, le sommant de se rendre sur-le-champ à Riyad pour une réunion avec le roi Salmane ?
À l'aune des derniers rebondissements ne laissant plus de doute sur la nature forcée de cet abandon de poste, on résumera au final ce qui s'est passé en une phrase : l'Arabie saoudite a démissionné le Premier ministre libanais. « W halla' la-weyn ? » Et maintenant, on va où ?

Ce déboulonnage par Riyad de son client libanais n'est pas un acte isolé. Le 4 novembre, le pays du Cèdre n'a pas été seul à être bousculé par la détermination royale. Une douzaine de princes, des dizaines de ministres saoudiens ont été arrêtés, leurs avoirs gelés, confisqués. Deux jours plus tard, le blocus du Yémen était renforcé. En d'autres termes, l'Arabie a un message à faire passer. En l'occurrence qu'elle est décidée à passer à l'étape, terriblement dangereuse, d'un affrontement musclé, physique avec l'Iran.

L'énigme n'est pas de déterminer si c'est (selon les pro-Riyad) la visite de l'Iranien Ali Akbar Vilayati à Beyrouth trois jours avant la démission qui a mis le feu aux poudres, ou si (comme le soutiennent les amis de Téhéran) le royaume entend instrumentaliser Hariri dans des règlements de comptes politiques, financiers voire familiaux, en interne. La vraie question est de savoir : quel calcul stratégique a été celui des Saoudiens, quel déroulé de scénario envisagent-ils maintenant pour le Liban ? Quel prix le Liban va-t-il bientôt payer pour ce choix saoudien de faire monter la tension ? Le ministre saoudien pour les Affaires du Golfe, Thamer el-Sabhane, n'a-t-il pas été jusqu'à menacer, jeudi, de traiter « le gouvernement libanais comme un gouvernement de déclaration de guerre (contre l'Arabie) en raison des milices du Hezbollah » ?

 

(Lire aussi : Quelle place pour la diplomatie française dans la crise libanaise ?)

 

En attendant, sur le plan strictement libanais, une chose est sûre : l'Arabie s'est tiré une balle dans le pied. Si l'objectif était de pousser les sunnites à choisir une position dure face au Hezbollah, au prix d'un affrontement militaire si nécessaire, Mohammad ben Salmane va devoir revoir sa copie. En forçant Hariri à démissionner, les Saoudiens mettent leurs protégés sunnites dans une position intenable : « Prenez un Premier ministre radical, prêt au bain de sang avec le Hezbollah et l'Iran, à la guerre civile, ou nous ne vous soutenons plus », disent-ils en filigrane. Dans cette perspective, ils sous-estiment le patriotisme des sunnites libanais et leur attachement, dans leur grande majorité, à un non-retour aux années de violence fratricide. S'entre-tuer pour le bon plaisir des autres, sur commande extérieure, ce n'est plus au programme.

 

(Lire aussi : « Guerre des axes » au Liban : L'alternative citoyenne doit sortir du silence !)

 

Humiliation nationale
Les Saoudiens sous-évaluent aussi l'amour-propre des sunnites du Liban. La majorité de la communauté n'a pas apprécié ce qu'elle a vécu, au même titre que les Libanais des autres confessions (sinon davantage), comme une humiliation nationale. C'est notre Premier ministre. Que ses performances au pouvoir soient satisfaisantes ou non, c'est à nous d'en juger, à nous de décider ce que nous voulons faire de lui. Pas aux Saoudiens. Ou à quiconque qui ne serait pas libanais, d'ailleurs. Et certainement pas de cette manière.
Ce qu'ont fait les Saoudiens relève de la violation de souveraineté caractérisée. À laquelle s'ajoute une dose d'infantilisation méprisante envers le leadership de la communauté sunnite. Lorsque les discussions vont commencer pour choisir un nouveau Premier ministre, les sunnites seront en mauvaise posture pour négocier face à leurs compatriotes chiites la nomination d'un Premier ministre ouvertement favorable à Riyad. Il n'est même pas sûr qu'ils en auront envie. De quoi faire le jeu du Hezbollah et de l'Iran. Les Saoudiens se sont éjectés du jeu politique et institutionnel libanais pour un moment.

Reste l'éventualité d'une guerre que Riyad commanderait contre le Liban à Tel-Aviv. On en parle. Certains même sérieusement. En pratique, on a plus souvent vu les Israéliens faire plier Washington à leur volonté qu'envoyer leurs soldats – à la vie desquels ils tiennent soit dit au passage comme à la prunelle de leurs yeux – mourir pour satisfaire un pays arabe. D'autant plus que les priorités à court terme de Riyad et Tel-Aviv ne sont pas nécessairement identiques...

Mais surtout, Israël et le Hezbollah, c'est une longue histoire. Qui rime aussi à Tel-Aviv avec des souvenirs douloureux : la dernière guerre menée en 2006 ne s'est-elle pas traduite par un échec complet ? Si Mohammad ben Salmane était trop jeune au moment des faits pour l'avoir noté, Benjamin Netanyahu n'a pas cette excuse.

Aurélie-Mona Daher est chercheuse à l'Université d'Oxford et enseignante à Sciences Po Paris. Elle est l'auteur de « Le Hezbollah, mobilisation et pouvoir » (PUF, 2014).

 

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Aoun : Toute position ou déclaration de Hariri ne reflète pas la réalité, vu la situation

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wayzani jamal

Aurelie daher votre article est superbe.
Mais soyons serieux et analysons bien la marche du monde actuellement. Dans ce debut du 21 em siecle tout d'un cout le probleme du moyen orient est devenu sunnite/chiite!
Depuis le 1 ère guerre mondiale les tensions au moyen orient étaient plutôt centrés sur la colonisation juive en Palestine, hormis quelques petits problèmes de voisinages entre le Yémen, l’Arabie saoudite et l’Égypte de Nasser. Par une baguette magique, même "le gardien des 2 saintes mosquées" s'allie avec l’état juif et le monde occidental contre les révoltés de Gaza et les chiites du sud Liban. Les raisons évoquées "la pieuvre persane dont l'un des bras armé est le Hezbollah et les pauvres Houtis du Yémen".Pour être plus précis, le monde occidental ne peux plus tolérer ni la concurrence, ni la défiance, il veut tout pour son peuple: les richesses, les terres et ça il faut les chercher là ou ils se trouvent: le pétrole au moyen orient, les matières premières en Afrique. Et là il faut créer des conflits et des guerres.
Les guerres entre protestants et les catholiques c'est du passé.
Ils ne sont ni plus modernes que nous, ni plus civilisés. Que l'occident nous laisse tranquille et vous auriez vu le vrai visage de l'orient.
En bref je suis triste d’être sûr que tous nos dirigeants font la marionnette des grandes puissance pour préserver leur trône. Le bâton ou la carotte.

Georges MELKI

Bravo Aurélie Daher! Excellent article! Et si son altesse Mohammad ben Salman veut régler ses comptes avec l'Iran, qu'il le fasse dans le Golfe Arabo-Persique, et pas chez nous...

Bery tus

article biaiser aucun fondement historique

C.K

Vu a travers le prisme de l'actualité, honte à l'lran et à ses sicaires qui n'ont apporté que mort et désolation sur notre pays, merci à l'Arabie qui en dépit de ses torts et travers a reconnu, récompensé et abrité le génie libanais,
beaucoup d'entre eux on choisi leur camps.

Ado

Les gens parlent comme si il y avait le même nombre de libanais en Iran qu’en Arabie
Modération SVP ne serait-ce que pour nos immigrés

Pierre Hadjigeorgiou

Tous ceux qui ont été financé a un moment ou un autre par des puissances étrangères ne sont plus libres de leur choix mais suppôts de ces puissances. Hariri comme Hassouna sont dans la même situation. A présent leur patron respectif leur demande d'agir, comme des marionnettes, a leur desiderata. Pour Hassouna c'est de s'attaquer a l'Arabie, le cœur du Sunnisme l’idéologie qui s'oppose a la leur, et Hariri a présent se doit de faire la même chose pour ses patrons qui veulent en découdre avec tout le monde... Chiites ou Sunnites, il est temps qu'ils comprennent que ni le Fakihisme ni l'Arabisme ne leur apportera paix, respect et prospérité mais seule leur Libanité. J’espère qu'il en apprendrons quelque chose, les uns comme les autres et déciderons de se convertir pour sauver le pays. Le Liban vaut bien une messe!

gaby sioufi

Quel prix le Liban va-t-il bientôt payer pour ce choix saoudien de faire monter la tension ?

les sunnites seront en mauvaise posture pour négocier face à leurs compatriotes chiites la nomination d'un Premier ministre ouvertement favorable à Riyad.
De quoi faire le jeu du Hezbollah et de l'Iran.

2 points principaux d'un article digne , une analyse objective ,un ""decryptage"" intelligent. 2 points autour desquels tournent la suite des evenements.

NAUFAL SORAYA

Bien vu!

roger abdelnour

Monsieur Trump a induit le jeune prince Mohammad Bin Salmane en erreur et en instigateur pour tout ce desordre mal ordonné.Tout comme les George Bush père et fils ont guidé Saddam Hussein aux enfers. Avec tout notre respect et reconnaissance pour le royaume pour son amitié fraternelle pour le Liban durant des decennies ,il n est pas tard de réviser son attitude vis à vis d'un pays frère qui ne peut en aucune façon jouer le jeu d'ennemi.
De plus, il faut suivre l'evolution de l'enquête en cours relative au statut de président légitime de monsieur Trump qui est désavoué par une certaine proportion d'américains et en attendant le résultat décisif.
Et si la politique pacifique de monsieur Obama continuait,le Monde n'aurait-il pas été meilleur maintenant?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UNE ANALYSE TRES OBJECTIVE SI LA DEMISSIOM DE HARIRI A ETE ORCHESTREE PAR RYAD !

Wlek Sanferlou

4 au lieu de voir l Arabie et l Iran se diriger vers des négociations qui profiterait toute la région ils ne cessent de se chamaille et le Liban officiel s est clairement place du côté de l Iran au lieu de ne pas s ingérer dans ces rixes étrangers
5 les libanais n ont pas à s'offusquer:le pays tout entier fut kidnapper par le hezb et ses mandataires depuis des années.

Wlek Sanferlou

Intéressante analyse. Il en manque des points important:
1 Hariri est citoyen saudien et réponds aux lois de l'Arabie quand il le faut et s il le faut
2 premier ministre libanais mais sous la dictature du hezb et de l Iran. Que de fois des décisions et des actions prises à l encontre de la volonté du premier ministre.
3 son ministère donne crédit international et national à des déclarations et des actions qui non seulement vont à l'encontre de l Arabie mais nuisent même sa sécurité interne.
4 l Arabie fait des donations à l armée libanaise et au gouvernement libanais et voit les remerciements dirigés vers le hezb qui lui ne cesse de la malmené

Sarkis Serge Tateossian

Très bon article qui souligne le patriotisme blessé des libanais en général et c'est aussi, ce que j'ai vu sur les réseaux sociaux en tant que citoyen.

Au fond personne ne peut être d'accord avec la position de hezbollah de tenir un arsenal en tant que milice (un pouvoir à l'intérieur d'un état)

mais cette transition ne peut se faire du jour au lendemain et c'est là le désaccord principal entre les fractions (pour et contre) mais aussi c'est la thèse défendue de Saad Hariri) d'où la composition d'un gouvernement sous sa direction.

Les choses commencent à s'éclaircir d'heure en heure

EL RIZ Mohamed

Très bel article, intelligent.

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