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Économie

Lafarge et l’EI en Syrie : ce que révèle l’instruction

Financement

La cimenterie du groupe français à Jabaliyah, dans le nord de la Syrie, aurait payé des taxes au groupe jihadiste entre 2013 et 2014 afin de continuer à fonctionner pendant la guerre.

OLJ
07/10/2017

« Soit on acceptait le racket, soit on partait » : d'ex-responsables du groupe français Lafarge, soupçonné d'avoir financé indirectement des organisations jihadistes dont l'État islamique, ont dévoilé devant les enquêteurs les raisons qui ont poussé le géant de la cimenterie à se maintenir à tout prix en Syrie. Un an après l'ouverture d'une enquête par le parquet de Paris, confiée depuis à trois juges d'instruction, les investigations sont accablantes pour la direction en France, suspectée d'avoir « validé » les paiements effectués par sa branche syrienne (Lafarge Cement Syria, LCS), en produisant « de fausses pièces comptables ».
Octobre 2010 : Lafarge commence à faire tourner son usine de Jabaliyah (Nord), pour laquelle il a déboursé 680 millions de dollars. Mais, six mois plus tard, les premiers troubles éclatent. Rapidement, l'Union européenne adopte un embargo sur les armes et le pétrole syriens, et l'ONU déclare le pays en état de guerre civile. À partir de 2013, la production de la cimenterie s'effondre et l'EI devient incontournable dans la région. Mais, contrairement au pétrolier Total ou à d'autres multinationales, le cimentier décide de rester.
« Pour moi, les choses étaient sous contrôle. Si rien ne me remontait, c'est que rien de matériel ne se produisait », a assuré en janvier, selon une source proche du dossier, l'ex-PDG du groupe, Bruno Lafont, aux enquêteurs des douanes judiciaires. D'autres ex-responsables ont avancé un argument différent pour justifier le maintien de l'activité : conserver un avantage stratégique afin d'être en première ligne pour participer à la reconstruction de la Syrie, une fois la guerre terminée. Cette volonté de rester aurait reçu l'aval des autorités françaises. « Le Quai d'Orsay nous dit qu'il faut tenir, que ça va se régler (...). On allait voir, tous les six mois, l'ambassadeur de France pour la Syrie et personne ne nous a dit : Maintenant, il faut que vous partiez », a relevé Christian Herrault, ex-directeur général adjoint opérationnel.

« 100 000 dollars par mois  »
Se maintenir dans le pays a un prix : LCS monnaye la sécurité de ses employés en versant « de 80 000 à 100 000 dollars » à un intermédiaire, Firas Tlass, ex-actionnaire minoritaire de l'usine, qui ventile ensuite les fonds entre différentes factions armées, a relaté Bruno Pescheux, directeur de la cimenterie de 2008 à 2014. Cela représentait pour l'EI « de l'ordre de 20 000 dollars » par mois, a-t-il précisé. En contrepartie, l'organisation d'Abou Bakr el-Baghdadi édite en mai 2014 un laissez-passer : « Prière d'autoriser le ciment venant de Lafarge à passer les barrages », d'après une source proche de l'enquête. Et, le 29 juin, le jour même où l'organisation autoproclame « le califat », une rencontre est organisée entre un de ses cadres et le responsable de la sécurité de la cimenterie.
Les enquêteurs soupçonnent aussi LCS de s'être, sous le couvert de faux contrats de consultants, approvisionnée en pétrole auprès de l'EI qui contrôle, à partir de juin 2013, la majorité des réserves stratégiques. « Le gouvernement syrien n'est plus détenteur des raffineries, on achète à des organisations non gouvernementales (...) en toute illégalité », a reconnu Frédéric Jolibois, directeur du site à partir de juillet 2014.
Autre interrogation : le cimentier a-t-il tout fait pour assurer la sécurité de ses employés syriens ? À l'été 2012, la direction de l'usine quitte Damas pour Le Caire, et, quelques mois plus tard, les expatriés sont évacués par vagues successives. Rester ? « Techniquement, c'est un exploit, et la fierté des employés syriens d'avoir maintenu cette usine. Pour eux, c'était un acte de résistance », d'après M. Jolibois. Mais onze anciens salariés et l'association anticorruption Sherpa font état, dans une plainte déposée en 2016, de pressions (menaces de licenciement et de suspension de salaires) sur le personnel, qui se serait sauvé par ses propres moyens lorsque l'EI a finalement pris le contrôle de la cimenterie en septembre 2014. Trois ex-salariés ont été entendus fin septembre à Paris par les juges.
Hier, plusieurs bouteilles d'essence avec un « dispositif d'allumage rudimentaire » ont été retrouvées sous trois camions du cimentier à Paris, déclenchant l'ouverture d'une enquête. On ignore à ce stade s'il existe un quelconque lien avec le dossier syrien. Sollicité, Lafarge, qui a fusionné avec le suisse Holcim en 2015, a de nouveau assuré « regretter et condamner les erreurs inacceptables commises en Syrie ».
Sophie DEVILLER/AFP

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