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Culture

Mona Saudi, vingt ans de labeur et de liberté

Rencontre

À la galerie Saleh Barakat*, les sculptures de l'artiste témoignent d'un voyage extraordinaire, celui d'une vie libre de glorifier la terre, une vie comme un long processus de création permanente.

Danny MALLAT | OLJ
27/09/2017

Née à Amman en 1945, Mona Saudi a grandi au sein d'une famille traditionnelle et conservatrice, dans un foyer où traînaient un peu partout livres et recueils de poésie. À l'âge où l'on s'endort bercé par les contes pour enfants, c'est Gibran Khalil Gibran, révélé par son frère, qui meublera ses nuits. L'école ne l'intéresse pas, seuls les grands poètes et les écrivains trouvent grâce à ses yeux. À 13 ans, elle se lance dans l'écriture, envoie ses poèmes à Youssef el-Khal et d'autres grands écrivains et rêve déjà de prendre le large, Paris était son objectif ultime. Son chemin passera d'abord par Beyrouth.

Faut-il être déterminée pour réussir à l'âge de 16 ans, dans les années 60, à tourner le dos et partir seule au bras d'un unique amour, celui de l'art, sans aucune crainte ni regret. « Je pensais, dit-elle, une fois arrivée à Beyrouth, faire de l'auto-stop jusqu'au pied de la tour Eiffel pour être enfin libre. » Et d'ajouter : « Pour être libre dans son art, il faut être libre tout court. » Après avoir achevé ses études scolaires à Beyrouth, elle réussit à obtenir une bourse et rejoint enfin les Beaux-Arts à Paris. La sculpture se présente comme une évidence, la pierre comme le compagnon qui ne la quittera plus jamais et la force de ses bras se verra comme le prolongement de la puissance de sa détermination. Ses œuvres feront le tour du monde, mais Beyrouth restera son unique port d'attache.

 

Comme un acte manqué
Il était convenu de retrouver l'artiste à la galerie, rue Clemenceau, où sont exposées ses sculptures et œuvres sur papier, mais un repas mal digéré la veille la contraint à rester chez elle. Et le galeriste Saleh Barakat de chuchoter : « Vous êtes chanceuse, peu de gens connaissent son intérieur. » Avant de la rejoindre, un tour s'impose au cœur de cet espace où se dressent ses sculptures. Vingt ans de labeur... Il a fallu tourner autour des sculptures pour en mesurer la complexité et la beauté, lesquelles se dérobent au premier regard souvent paresseux. Mais le visiteur est vite rattrapé par l'énergie vitale et vitalisée de Mona Saudi qui s'empresse d'accaparer vos sens. L'âme de la pierre supplée à son absence et l'œil évolue et se rapproche du vocabulaire de l'artiste.

Suivant la légende de Prométhée, procréateur du genre humain, les pierres conservent une odeur humaine, sauf que le passage des mains de Mona Saudi sur cette matière passive réussit de surcroît à l'ennoblir et à matérialiser sa force spirituelle. Marbre de Carrare, pierre verte de Jordanie ou calcaire rose d'Irbid sont façonnés et répondent tous au désir secret de l'artiste, celui de revenir à l'essence, à la terre matricielle, nourricière, cette terre avec laquelle elle demeure infiniment à l'unisson. Et bien qu'issue d'une famille qui croit fondamentalement au paradis et au ciel rédempteur, l'artiste reste attachée à la terre et tend inexorablement et paradoxalement dans un mouvement ascendant à descendre vers elle, non comme une chute mais comme un retour aux sources. Elle réussit à magnifier sa puissance, son énergie et à écouter ses battements. La fin, pour elle, n'est jamais un aboutissement mais une œuvre en devenir (takwin), le début d'une autre séquence de vie, jamais une extinction, mais une renaissance, celle de Gaïa qui nous a fait naître et qui attend notre retour.

 

Dis-moi où tu travailles, je te dirai qui tu es
Et nous voici sur le chemin qui mène à l'antre magique. L'atelier est un lieu sacré, un monde à part dont ne franchit pas le seuil qui veut. Il est le prolongement de l'artiste, la métonymie parfaite de sa création. Mona Saudi confiera plus tard avoir peu de contacts avec le monde extérieur qui, à chaque rencontre, la surprend par son étrangeté et ses métamorphoses. « Ma vie se passe ici, dit-elle, et il m'arrive souvent, bercée par le son du burin ou de la pointe sur les blocs de pierre, de ne pas sentir la nuit tomber, de ne pas sentir le temps passer. » Gaston Bachelard ne disait-il pas que le temps ne se remarque que par ses instants, car le temps n'a qu'une réalité, celle de l'instant ? Et cet instant, c'est déjà la solitude, ce tragique isolement qui, par une sorte de violence créatrice, nous isole non seulement des autres, mais de nous-même, puisqu'il rompt avec notre passé le plus cher. Mona Saudi a compris très jeune que la vie ne peut pas être comprise dans une contemplation passive, la comprendre, c'est plus que la vivre, c'est la propulser.

Pénétrer dans l'intimité de la création, là où les œuvres naissent au monde, là où l'on sent la terre, la poussière et le destin qui se forme, c'est pénétrer l'espace où lutte l'artiste et où se repose le guerrier. Une allée bordée d'arbres où traînent des sculptures en devenir, des blocs de pierre qui s'impatientent et des pousses sauvages qui tentent de tracer leur chemin mène au centre de l'atelier, et on est au cœur du miracle.
« Quarante ans de carrière et tout ce qui a pu s'ensuivre comme articles, entrevues ou portraits devraient être suffisants pour que je ne parle plus de moi, dit l'artiste. Vous trouverez tout ce que je suis et tout ce que j'ai été dans ce livre, d'ailleurs je vous l'offre. » Mais il faut absolument trouver un moyen d'établir le dialogue et Mona Saudi, Jordanienne au Liban ou Libanaise en Jordanie, se révélera très généreuse. « Moi et la pierre, nous réfléchissons ensemble, je me l'approprie et lui rends hommage. » Mais demeurent quand même les réminiscences de sa jeunesse quand elle avoue : « Mon travail découle d'une mémoire poétique. »
« Il n'est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage », enseignait le grand Périclès. Mona Saudi l'a bien compris, et ce depuis l'âge de 16 ans.

*Saleh Barakat Gallery
Clemenceau, rue Justinien, Beyrouth
Tél. : 01/365615
Jusqu'au 28 octobre 2017

 

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