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Liban

Préfaces à l’éternité

Beaux ouvrages

Du XVIIe siècle à nos jours, chronique d'une région, Tannourine, qui a été un réservoir de vocations et un bastion religieux inexpugnable.

Fady NOUN | OLJ
12/09/2017

Tannourine, grandes figures et églises, 1600-2016 (*), du père Youhanna Mourad est un album volumineux qui s'emploie à établir aux 296 religieux, hommes et femmes, prêtres, moines et missionnaires de Tannourine, nés entre 1600 et aujourd'hui, des notices biographiques aussi complètes que possible, accompagnées de portraits et de photos. Préfacé par l'évêque de Batroun, Mounir Khairallah, l'ouvrage, méthodiquement puisé aux archives de tous les ordres monastiques libanais, a de quoi satisfaire la curiosité des curieux, mais son grand mérite est de nourrir la nostalgie d'une époque où l'homme savait prendre son temps pour trouver et parfaire sa raison d'être au monde, sa préface pour l'éternité. Ce n'est pas un livre d'histoire, mais une chronique à travers laquelle se lit la mémoire d'un temps peut-être révolu, mais dont l'existence a une réserve de leçons pour le monde où nous vivons. « Qu'y avait-il alors qu'il n'y a plus ? » chante Saint-John Perse dans son plus grand poème, Éloges. Et de répondre : « Il y avait plus d'ordre. » Oui, à Tannourine aussi et dans tout le Liban, il y avait plus d'ordre, plus de netteté dans les rapports humains, plus de clarté et de gravité dans la connaissance du bien et du mal. La liberté du ciel était plus grande.

Au nombre des grandes lumières dont le livre assume le récit, figure celle qui émane de la vie du grand ermite Antonios Torbey (1911-1998). Entré dans les ordres à 17 ans, sa vie est scrutée en ce moment par une commission qui doit décider s'il peut être compté au nombre des bienheureux.

Antonios Torbey a vécu une grande partie de son existence dans le couvent à moitié troglodyte de Saint-Élisée (Mar Licha), en contrebas de Bécharré, jusqu'à ce que l'humidité ait raison de sa santé, et que ses doigts déformés par les rhumatismes lui fassent perdre son autonomie. Il est décédé au couvent du Christ-Roi, entouré de quelques fidèles amis. Ses charismes et sa bonhommie l'ont rendu populaire auprès de plusieurs générations de Libanais, en particulier, à une certaine époque, d'élèves et d'étudiants qui lui rendaient visite au fond de sa vallée, un peu comme on se rend chez un voyant, pour savoir s'ils réussiraient aux examens...

Le livre réserve aux membres du Renouveau charismatique une surprise : une notice biographique et deux photos du père Boulos Torbey, un géant doué de l'esprit d'enfance qui a accompagné le mouvement des années durant ; et qui reçut la grâce d'accepter d'être initié aux charismes de l'Esprit-Saint par des laïcs qui auraient pu être ses fils.

Curieusement, en feuilletant, au hasard des pages, ces notices souvent répétitives, nous nous retrouvons en présence d'un seul récit, ce que Paul Ricœur nomme « un récit fondateur de notre identité collective ». Nous nous y situons et nous repérons un peu mieux nos secrètes aspirations à la perfection, nos vies ordinaires, notre passage obligé par la mort, l'effacement et l'oubli. Nous nous lisons dans des fragments de vies glanées dans celles des autres, qu'ils aient joué des rôles de premier plan dans la vie de leurs ordres comme supérieurs de couvent et habiles administrateurs, ou qu'ils se soient contentés de rester sagement à leur place.

 

Guide et répertoire
Le maître ouvrage du père Mourad offre, dans sa seconde partie, un répertoire complet des églises, couvents, ermitages et écoles de Tannourine. Ils se comptent par dizaines. Ainsi, entre grandes églises paroissiales et chapelles perdues sur des sommets ou au fin fond des campagnes, Tannourine compte 47 églises : il y a en outre huit ermitages désertés, quatre couvents en ruine et deux couvents habités.
Quand aux écoles, les plus importantes datent du synode libanais de 1736 qui, bien avant que l'Europe n'en conçoive l'importance, préconise l'enseignement obligatoire pour tous à une population qui sacrifia ses wakfs pour entrer dans la modernité.

Le livre du père Mourad est donc, en un sens, un guide des monuments religieux de Tannourine dont tous les amoureux des randonnées et du tourisme intérieur peuvent utilement profiter pour préparer leurs expéditions. L'explorateur ou le curieux pourra retrouver sur son chemin des vestiges archéologiques divers, saisissants témoins en particulier de l'incroyable vigueur de la civilisation romaine, cette civilisation qui nous a involontairement fait cadeau de la croix de Jésus et de sa gloire.
La chronique historique est une tradition dans l'Église maronite, et celle du père Mourad s'inscrit dans une lignée qui nous a valu de véritables historiens, comme l'abbé Boutros Fahed, sans lequel l'histoire religieuse du Mont-Liban serait beaucoup plus fragmentaire et pauvre. Où donc ces moines ont-ils trouvé le temps d'abattre un si formidable travail ? Auraient-ils pu mieux utiliser le temps que Dieu leur a compté ? Voilà un mystère dont la clé ne se trouve pas ici-bas.

* abounayouhanna@hotmail.fr

 

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