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Nos lecteurs ont la parole - Adib Y. Tohmé

L’histoire vraie du compteur d’électricité

Ceci est une histoire vraie. Dans le cadre de notre expansion régionale, nous avons loué de nouveaux bureaux à Dubaï, Riyad et Beyrouth. Tout s'est déroulé sans accroc sauf à Beyrouth. Cela fait un mois que nous avons présenté une demande de compteur électrique pour raccommoder l'électricité au réseau d'EDL, et jusqu'à ce jour nous sommes dans le noir. Et pourtant, le bureau se situe en plein centre-ville en face de ce qu'on appelle le Parlement. Le Parlement, vous connaissez, ce monument squatté par ce qu'on appelle les députés, avec tous les adjectifs que vous imaginez (défoulez-vous, mais là n'est pas le problème).
Le problème, c'est d'installer un compteur d'électricité. Pour un pays qui ambitionne de redémarrer, de se repositionner en tant que pourvoyeur de services, d'encourager les jeunes à revenir et créer des entreprises, d'abandonner la culture de la rente pour celle de la production, d'attirer les investisseurs et les talents, brancher l'électricité au réseau électrique devrait être une formalité banale. Eh bien, non  ! L'exploit pour ceux qui veulent créer une entreprise au Liban, c'est d'installer un compteur d'électricité. C'est un premier exploit d'un long, très long parcours du combattant. On se dit qu'heureusement nous n'avons pas une usine à raccrocher. Ça aurait été l'enfer. Pour ceux qui veulent s'aventurer dans le bâtiment d'EDL, je conseille de lire Le Château de Kafka. Ils auront au moins la satisfaction de vivre le livre. Je voudrais préciser que celle qui est en train d'entreprendre les démarches auprès d'EDL est mon assistante, une avocate non pistonnée (il faut le préciser).
Les débuts s'annonçaient prometteurs pour des démarches qui semblaient anodines. Le 30 juin 2017, tout commence bien avec un accueil courtois d'un responsable à EDL, qui lui assura que les documents présentés sont en règle et qu'il ne manque qu'une procuration des mandants. Chose faite. Étant à l'extérieur du pays, nous sommes accourus au consulat libanais pour lui faire une procuration. Lundi 3 juillet 2017, elle pénètre dans le bâtiment d'EDL avec la procuration manquante. Un agent avec une mine patibulaire l'orienta vers un des nombreux guichets où attendaient, la mine désespérée, des hommes et des femmes. Il n'y avait vraiment pas de queue, mais des gens qui se pressaient comme dans une fourmilière. Le distributeur de numéros étant en panne. Elle profita du spectacle environnant une bonne heure en attendant d'avoir accès au même responsable qui lui annonça avec un ton dubitatif que le contrat de location doit être certifié par la municipalité de Beyrouth. Direction municipalité de Beyrouth pour la certification du contrat. Après une heure d'attente (sans parler des embouteillages monstres), le préposé en charge du guichet à la municipalité, l'air désolé, lui signifia qu'EDL doit lui délivrer une quittance avant certification municipale.
Une semaine s'est écoulée : certification de la municipalité avant quittance d'EDL ou quittance avant certification ; that is the question. Lundi 10 juillet 2017, retour à EDL pour obtenir la quittance. Un employé lui recommanda de faire la queue devant une fenêtre où grouillait une foule, au moins aussi dense que celle qu'on rencontre dans les concerts de Rodge. Découragée par un tel désordre et une telle désorganisation, elle ravala sa rancœur et s'apprêta à quitter les lieux, ne se sentant pas la force de se lancer à la conquête de la quittance manquante, lorsqu'elle fut interpellée à haute voix par le guichetier qui lui expliqua, en tapotant sur son clavier, que les factures impayées par l'ancien locataire d'un montant de trois millions de livres doivent être payées pour que la quittance soit délivrée. Qui doit payer  ? À ce stade, ça n'a plus d'importance. Le jour suivant, elle prend trois millions en espèces et les paie à EDL. Un petit accroc quand même : l'employé chargé de délivrer les quittances a pris ses vacances d'été, et il faudra attendre son retour pour obtenir la quittance.
Une nouvelle semaine s'est écoulée. De retour de vacances, avec un teint bronzé qui contraste avec la pâleur des gens qui attendent, il lui délivre la fameuse quittance. Lundi 17 juillet, elle retourne à la municipalité pour certifier le contrat. Ceci a pris une semaine. Mardi 25 juillet 2017, elle se présente à EDL pour l'installation du compteur électrique, munie du contrat certifié, des timbres à apposer et de sa procuration. Le lieu se trouve au premier sous-sol du bâtiment d'EDL. Le distributeur de numéros est toujours en panne. Les marchands de timbres et de café jalonnent la pièce. C'est une grande pièce où se trouvent plusieurs guichets. La dame doit voyager d'un guichet à un autre. Elle porte sa fille d'un an dans ses bras, la garderie étant fermée ce jour-là. Le spectacle est digne d'un film de Charlie Chaplin où des salariés gardaient une cadence infernale à serrer des boulons sur une chaîne de montage. Elle refait la queue au niveau du premier guichet. Le premier guichetier lui remit une feuille blanche et lui expliqua que celle-ci n'aurait de valeur que si le responsable du deuxième guichet apposait sa signature et les cachets lui assurant validité et autorité. Non sans avoir remercié son interlocuteur, elle partit vers le deuxième guichet et ainsi de suite jusqu'au cinquième guichet. Une fois la feuille blanche en main, tamponnée et signée, elle devra se diriger à la caisse pour payer les frais d'EDL. Puis remonter au premier étage, son enfant dans les mains, pour qu'un responsable parachève l'opération par un tampon et un paraphe, non sans lui avoir signifié, d'une façon narquoise, qu'elle lui fait perdre son temps.
Elle croyait tenir sa feuille blanche et sa victoire. « C'est un exploit », se dit-elle. En quittant les lieux, elle demanda à un préposé d'EDL quand l'installation du compteur aura lieu. Celui-ci lui expliqua que la feuille blanche qu'elle a reçue ne vaut rien. C'est un simple accusé de réception de sa demande par EDL et qu'elle doit attendre la réception d'une feuille jaune. Une fois la feuille jaune reçue, elle pourra raccrocher au réseau électrique illégalement jusqu'à l'installation effective du compteur par EDL, qui prendra du temps.
Le 1er août 2017, elle a appelé EDL pour s'enquérir du dossier. On lui a répondu que sa demande se trouve avec la KVA, la compagnie d'électricité du Liban. Elle a appelé la KVA, on lui a répondu que sa demande se trouve avec EDL. Elle a rappelé EDL, on lui a demandé de patienter et de rappeler dans 15 jours : «  En tout cas, vous avez fait la demande le 25 juillet, c'est encore trop tôt pour recevoir une réponse, il faut au moins attendre un mois », lui a-t-on expliqué.

 

Ceci est une histoire vraie. Dans le cadre de notre expansion régionale, nous avons loué de nouveaux bureaux à Dubaï, Riyad et Beyrouth. Tout s'est déroulé sans accroc sauf à Beyrouth. Cela fait un mois que nous avons présenté une demande de compteur électrique pour raccommoder l'électricité au réseau d'EDL, et jusqu'à ce jour nous sommes dans le noir. Et pourtant, le bureau se situe en plein centre-ville en face de ce qu'on appelle le Parlement. Le Parlement, vous connaissez, ce monument squatté par ce qu'on appelle les députés, avec tous les adjectifs que vous imaginez (défoulez-vous, mais là n'est pas le problème).Le problème, c'est d'installer un compteur d'électricité. Pour un pays qui ambitionne de redémarrer, de se repositionner en tant que pourvoyeur de services, d'encourager les jeunes à revenir et...
commentaires (3)

Ben oui...faut bien que les centaines "d'employés EDL consciencieux et efficaces" trouvent un justificatif à leur emploi...! Et les "pauvres" nous font régulièrement des manifestations de toutes sortes pour réclamer ceci ou cela ! Irène Saïd

Irene Said

12 h 06, le 26 août 2017

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Commentaires (3)

  • Ben oui...faut bien que les centaines "d'employés EDL consciencieux et efficaces" trouvent un justificatif à leur emploi...! Et les "pauvres" nous font régulièrement des manifestations de toutes sortes pour réclamer ceci ou cela ! Irène Saïd

    Irene Said

    12 h 06, le 26 août 2017

  • Jusqu'a preuve du contraire, ce pays est irrecuperable ...

    Remy Martin

    11 h 12, le 26 août 2017

  • Quelle honte pour ce pays! Ne pas s'etonner que bon nombre de gens rêvent de partir pour toujours...

    Marie-Hélène

    07 h 16, le 26 août 2017

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