Nos Lecteurs ont la Parole

Lettre ouverte au ministre de l’Intérieur

Éliane KONISKI
OLJ
18/07/2017

Monsieur le Ministre, je me permets de m'adresser à vous par le biais de ces colonnes comme dernier recours à un cas que j'ai personnellement vécu et qui relève de votre ministère.
Voulant accomplir une formalité et armée de tous les documents officiels requis et fournis par le moukhtar, j'ai la désagréable surprise de me voir aussitôt refoulée par le fonctionnaire qui m'informe que sur l'extrait civil personnel (ikhraj eyd fardi) mon nom est différent de celui sur ma carte d'identité !
Presque incrédule, je chausse quand même mes lunettes de vue pour constater que le point sur la lettre « n » en arabe de mon nom de famille est légèrement étiré et donc devenu « t », ce qui change complètement mon patronyme ! J'ai beau montrer d'autres documents officiels attestant de la véracité de mon nom, rien n'y fait ! Je dois impérativement aller au « deyret el-noufouss » pour rectifier cette erreur. Le moukhtar, interrogé à ce sujet, s'en lave les mains et me dit que je dois moi-même me présenter personnellement audit département à Hamra et qu'il ne peut pas me remplacer à ce sujet.
Armée de mon courage et naïvement convaincue que l'affaire ne prendrait que quelques minutes pour rectifier sur-le-champ une erreur aussi grossière, je ne tarde pas à subir rapidement des désillusions...
En effet, l'agent de garde m'envoie d'un étage à l'autre à la recherche du responsable de mon document. Je le trouve finalement et lui fais part de mon problème, mais quelle ne fut ma surprise quand il m'assène carrément, après avoir reconnu que c'est bien sa signature sur ledit document, que mon nom est bien tel qu'il l'a transcrit avec « t » et non « n » ! Interloquée, je lui réponds que non il se trompe, et que mon vrai nom est celui qui existe sur ma carte d'identité et mon passeport depuis des années, et que je porte depuis que je suis née. Inutile ! De plus en plus énervé et devant un tas de gens autour de nous, il me crie presque de ne pas discuter, surtout que c'est son dernier jour de travail, et que mon nom de famille est tel qu'il l'a écrit lui-même ! Point à la ligne ! Je n'en reviens toujours pas et de plus en plus sidérée devant tant de culot, d'effronterie, d'impolitesse et surtout de bêtise de sa part, je lui répète mon nom en ajoutant qu'après tout je suis mieux à même de connaître mon vrai nom que lui-même... Rien n'y fait ! Le visage empourpré et méchant, devant mon entêtement si légitime, il me crie que si ça ne me plaît pas, je n'ai qu'à me plaindre à son supérieur. N'ayant d'autre alternative, et pour en finir une fois pour toutes (du moins, c'est ce que je croyais), j'acquiesce et me dirige à l'étage supérieur. Les gens sont agglutinés dans une chaleur moite devant un petit guichet derrière lequel un fonctionnaire amorphe (serait-ce seulement dû au jeune du ramadan ?) semble travailler au ralenti.
Quand arrive mon tour – si l'on peut parler de tour –, je répète ma requête en montrant l'erreur sur le document incriminé, mais je vois aussitôt débarquer comme une furie l'autre employé qui le convainc que c'est moi qui me trompe et qu'il n'y a rien à faire...
Je demande alors à parler au responsable, mais le policier en garde me dit que je ne peux pas rentrer chez lui à ma guise et que je dois attendre. Je me pointe devant sa porte, les nerfs en boule et fais en sorte de me faire remarquer de l'intérieur de la chambre par la responsable qui finit par me recevoir. Heureusement polie et calme (elle bénéficie au moins de la climatisation), elle me demande quel est mon problème. Re-explications, documents à l'appui. Elle vérifie dans les registres et me redit que mon nom est devenu avec « t » au lieu de « n », et ce depuis quelques années déjà.
Je lui dis que puisqu'il s'agit d'une faute manuscrite de ce monsieur (le vociférateur), qu'il la corrige et qu'on en finisse. Elle me répond que ce n'est pas aussi simple parce qu'il faut faire une enquête et que ça risque de prendre un mois ! Quoi un mois pour une faute qui est la leur et qui va me pénaliser alors que ce sont eux les responsables !
Malgré mon insistance courtoise, mes prières, mon sourire suppliant, je n'ai d'autre choix que d'obtempérer. Je demande comment je vais savoir quand mon affaire sera terminée et elle répond que je dois passer pour savoir. Je demande s'il y a un numéro de téléphone à appeler, mais non c'est interdit de donner un numéro et je suis obligée de passer moi-même. Je dis que j'ai du travail et que je dois demander une permission pour sortir à chaque fois donc je ne veux pas venir inutilement. Sourire compatissant mais à peine ! « Madame ce sera notre plaisir de vous revoir. »
Quelques jours plus tard, je débarque à nouveau, pressée d'en finir, mais la dame est absente et sa suppléante me reçoit heureusement. Aussi affable et souriante que sa supérieure, elle m'explique que mon affaire est trop compliquée, qu'il faudra faire des recherches depuis avant ma naissance dans les archives (!) et au département de recensement ! Sachant que le dernier recensement au Liban date des années trente du siècle dernier, donc bien avant ma naissance, je lui demande s'il y a un moyen d'accélérer les choses surtout qu'il s'agit simplement de corriger leur erreur de transcription dont je ne suis certainement pas responsable et que je lui montre, comme preuves à l'appui, un tas de documents officiels émis par eux-mêmes durant les années précédentes et aussi l'un datant de 2016 avec mon nom correctement transcrit par ce même fonctionnaire. Niet ! Il faudra patienter que toutes ces recherches soient faites !
Monsieur le Ministre, dont je salue et félicite chaleureusement l'esprit civique et responsable qui s'est manifesté dernièrement lorsque nous avons appris votre dénonciation des ingérences politiques dans le pouvoir judiciaire ayant abouti à la remise en liberté de plusieurs dizaines de personnes ayant utilisé des armes à feu en signe de réjouissance et conduisant à des victimes innocentes, je vous en conjure, prenez la peine de lire cet appel au secours !
Prenez la peine de passer un jour à ce local pour voir les incongruités et les dérapages qui y ont lieu et qui enveniment des milliers de Libanais comme moi qui ont la malencontreuse malchance d'avoir des noms ou prénoms qui possèdent des accentuations en arabe comme les « n, b, t... etc. ».
Il n'est plus permis qu'au XXIe siècle, en 2017 plus précisément, on en soit encore à transcrire manuellement des documents officiels qui sont la base de toutes les formalités de notre vie au Liban ! C'est carrément « inadmissible » et honteux, et vous devez absolument y remédier ! Nous autres citoyens, qui finançons nous-mêmes les émoluments de tous les fonctionnaires publics de nos propres deniers de contribuables, ne sommes nullement obligés de subir de telles humiliations, et pertes de temps et d'argent à cause d'un fonctionnaire abruti, impoli et mal luné, qui décide d'un coup de plume de vous changer carrément votre nom de famille et ensuite à vous de subir les pots cassés et de commencer le parcours du combattant sans en connaître l'issue. Non, nous refusons de subir cet outrage plus longtemps !
Avant de penser à changer les cartes de permis de conduire, les cartes grises des voitures (lesquelles sont devenues microscopiques et pratiquement illisibles...), pensez à acquérir des ordinateurs et à informatiser le secteur le plus sensible qui est celui des états civils. Vous voulez traquer les faussaires ? Tant mieux, mais que ce soit fait d'une manière plus scientifique et non pas en pénalisant de pauvres citoyens qui ne sont nullement responsables de vos moyens archaïques et de l'âge de pierre !
Même une dactylo du siècle dernier ferait mieux l'affaire qu'une transcription manuelle, alors de grâce opérez les réformes nécessaires dans votre ministère et que cela ne prenne pas des années-lumière pour le faire !
Un mois est déjà passé et j'attends toujours mes papiers !...

 

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