Moyen Orient et Monde

La guerre syrienne racontée par les enfants...

Témoignages

Six ans déjà que les enfants syriens sont les témoins d'un conflit ravageur : la moitié d'une vie, sinon plus, pour certains. Interrogés par «L'Orient-Le Jour», trois d'entre eux témoignent.

17/07/2017

« J'aurais pu mourir à tout moment, mais le destin en a voulu autrement », affirme Ahmad, impassible. Ce jeune Syrien n'a que treize ans mais parle de son passé comme s'il en avait au moins dix de plus. Quand les premiers soulèvements ont commencé en Syrie, il était alors à Alep, sa ville natale, qu'il ne quittera que cinq ans plus tard. La moitié de sa vie s'est déroulée au rythme des bombardements et depuis son ancien balcon, il est progressivement devenu le témoin, malgré lui, des combats quotidiens. Mais si Ahmad parcourt aujourd'hui ses souvenirs avec un flegme presque déconcertant, d'autres restent traumatisés par ce qu'ils ont vécu.

Installé à Minaq, au nord d'Alep, jusqu'au milieu de l'année 2012, Ammar doit, lui, se concentrer très fort pour pouvoir se rappeler ces années sombres. Sa mère pointe des pertes de mémoire anormales pour un enfant d'à peine 10 ans.

À huit ans, Ayoub n'a quant à lui que trop peu de mots pour raconter son histoire : son niveau d'instruction est faible car il n'est jamais allé à l'école. Et pour cause, les seules formations dispensées dans son village près de Deir ez-Zor étaient organisées par le groupe État islamique (EI). Si cet enfant se souvient de quelques contacts directs avec les jihadistes, il a passé une grande partie de sa vie retranché dans une maison, où même les activités les plus courantes lui avaient été confisquées par l'EI.

Tous sont syriens, réfugiés au Liban. Tous ont été arrachés à l'insouciance de l'enfance. Aujourd'hui, Ahmad, Ammar et Ayoub attachent leurs seuls souvenirs à des histoires peu enfantines. Depuis 2011, ils font tous partie d'une génération qui s'est construite en Syrie sous les feux de la guerre. Une jeunesse perdue, qui souhaite désormais retrouver ce qu'elle n'a pas vécu : des souvenirs de paix que leurs parents leur racontaient.

 

Ahmad, 13 ans, originaire d'Alep
« Le peuple veut que le régime tombe ! » récite Ahmad. Ce sont les premiers mots qui lui viennent à l'esprit quand il se remémore les premières manifestations dans son quartier à Alep, en 2011. Il était alors sur son balcon et regardait les habitants défiler dans la rue, sans vraiment comprendre la portée de ces mots. Quelques mois plus tard, au même endroit, il regardait les snipers de l'Armée syrienne libre (ASL) faire face aux chars du régime de Bachar el-Assad. Sa maison était proche de la ligne de front qui s'était dessinée au centre d'Alep entre les rebelles et l'armée syrienne. Il raconte alors à la chaîne des histoires dont il a été le témoin.

« Je me rappelle du jour où j'ai vu des hommes de l'ASL attachés à des voitures du régime syrien qui les trainaient dans les rues, confie Ahmad. Ils étaient déjà morts », ajoute-t-il, comme s'il voulait dédramatiser un peu la situation. « Ou un autre jour encore, quand un obus a éclaté près de moi alors que je rentrais de l'école. J'avais pris un autre chemin pour éviter un sniper, mais ce n'était apparemment pas le bon choix, même si je m'en suis sorti », poursuit-il.

Les balles ou les bombardements. Tel était le quotidien de ce jeune Aleppin lorsqu'il était chez lui, quand il allait à l'école, ou qu'il montait sur le toit de son immeuble pour observer la ville. « Au début, on avait peur. Et puis on s'est habitué, explique-t-il. Quand tu entends les bruits de la guerre pendant cinq ans, jour et nuit, tout cela devient normal. Ça ne veut pas dire que l'on s'en fiche, mais simplement qu'il faut bien vivre avec », affirme Ahmad.

Quand l'enfant réfléchit sur la guerre en général, il refuse de croire que c'est aux civils de payer le prix des combats. « Si des gens veulent se battre, pourquoi ils ne choisissent pas une zone déserte pour le faire ? Pourquoi c'est aux habitants de faire les frais de ces combats ? » s'interroge-t-il. Pour lui, les grands perdants de cette guerre, ce sont pourtant bien eux : les civils qui ne l'ont pas choisie.

Au début de l'année 2016, sa famille décide de partir pour le Liban. Non pas à cause des combats qui s'intensifient dans la ville, mais davantage en raison du manque de nourriture qui en découle. Ahmad prend alors un bus pour Beyrouth, découvrant le visage d'un pays ravagé par cinq ans de guerre. « Jusqu'à Damas je n'ai vu que des ruines », raconte-t-il. Le pire, c'était Homs... la ville entière était à terre », se souvient-il.

Aujourd'hui pris en charge à Beyrouth par le centre éducatif de Janah, Ahmad rêve de revenir rapidement en Syrie, qu'il n'a quittée selon lui que pour des raisons de survie. « Même dans la guerre, je préfère la Syrie au Liban : au moins là-bas, c'est un conflit assumé. Ici, il n'est même pas mené avec dignité », affirme l'enfant, évoquant les mauvais traitements qu'il subit dans le quartier où il réside.

 

(Lire aussi : « Nos bourreaux nous obligeaient à dire que Bachar était notre dieu »)

 

Ammar, 10 ans, originaire de Minaq
Ammar ne cesse de froncer les sourcils et de regarder le ciel quand il tente de se souvenir de la Syrie. L'enfant a dix ans, mais peu d'histoires lui viennent aux lèvres lorsqu'il repense aux années passées à Minaq, au nord d'Alep. « Je ne sais pas si c'est parce que ce sont de trop mauvais souvenirs, mais je ne me rappelle plus de grand-chose », concède l'enfant.

Quand il raconte les combats, Ammar ne se rappelle que d'une seule journée. Celle où il a compris que son quotidien allait changer. « J'étais en train de manger devant la maison et un char est passé devant moi, puis il y a eu des bombardements », raconte-t-il. Sa mère et lui se sont alors rendus chez ses grands-parents. « Je me rappelle que sur la route, il y avait deux chemins pour arriver à la maison, il fallait choisir et des bombes se sont écrasées sur celui que nous avions pris, alors on a couru pour se mettre à l'abri et on a attendu », rapporte-t-il.

Difficile de savoir si Ammar se souvient réellement de ce moment où s'il reprend les souvenirs que tente de partager avec lui sa mère. « Il oublie chaque jour un peu plus les moments vécus lors de cette période de sa vie », affirme-t-elle, avant d'ajouter : « J'essaye d'en parler avec lui, mais je pense qu'inconsciemment il préfère oublier. »

Les seuls souvenirs que l'enfant garde en mémoire sont alors ceux des périodes de trêve. « J'aimais regarder l'aéroport en face de chez moi et lorsqu'il y avait des cessez-le-feu, je pouvais sortir pour le voir de plus près », affirme-t-il. Que pense-t-il de la guerre en Syrie ? Comme s'il n'y avait jamais vécu, Ammar répond : « Je ne sais pas, c'est moche en général, non ? » Tout comme Ahmad, Ammar va désormais à l'école au Liban, où il est installé depuis 2012. Mais comme lui, il souhaite aujourd'hui revenir rapidement en Syrie.

 

(Lire aussi : La détresse d'une famille revenue à Raqqa pour enterrer ses morts)

 

 

Ayoub, 8 ans, originaire de Deir ez-Zor
« J'avais peur des bombardements et j'avais peur des hommes de Daech », admet Ayoub. Originaire d'un village aux abords de Deir ez-Zor, cet enfant de 8 ans a vécu la moitié de sa vie enfermé dans une maison pour tenter d'échapper à la mort. Celle qui pouvait être provoquée à tout moment par les bombardements incessants ou celle que pouvaient infliger les hommes de l'EI à la moindre faute commise.

Le père de famille a refusé que ses enfants sortent de chez eux à partir du moment où les islamistes sont arrivés dans la ville, en 2013. Peu de choses leur permettaient de s'occuper, alors que les hommes de l'EI avaient confisqué toutes les télévisions du village. Ils n'étaient autorisés à jouer avec leurs amis que dans les moments les plus calmes.

Ayoub se souvient d'une journée où il s'amusait avec ses voisins dans le jardin devant à sa maison. Les jihadistes qui passaient dans la rue sont alors venus lui parler. « Ils m'appelaient Abou Ali, murmure l'enfant. Je n'aimais pas, je préfère Ayoub », ajoute-t-il.« Je leur ai juste dit que je dormais le ventre vide et ils m'ont répondu qu'ils savaient qu'on était affamé... Et puis ils m'ont demandé si j'aimais leur chef, Abou Bakr al-Baghdadi », ajoute-t-il, avant de rester silencieux sur la suite de l'histoire. Ayoub et ses frères reproduisaient aussi ce qu'ils voyaient : ils jouaient à se faire la guerre et répétaient des phrases que les jihadistes criaient dans la rue.

Comme ses frères et sœurs, Ayoub se souvient de tous les noms des chefs de l'EI qu'il entendait depuis la maison familiale. Sa mère raconte ainsi que le plus petit, âgé de quatre ans, répète parfois en boucle ces noms, ainsi que les mots Daech ou Allah Akbar.

La famille est, depuis trois mois, installée dans un camp de réfugiés de la Békaa, où l'association Insan organise des activités ludiques pour tenter de les replonger en enfance. Ayoub, lui, souhaite rentrer en Syrie. « Je sais que les hommes de l'EI sont méchants, mais je veux revoir mon oncle et aller à l'école », regrette l'enfant, qui vit désormais avec sa famille dans une tente des plus rudimentaires.

 

 

 

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