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Agenda - Hommage Au Pr Loutfalla Fouad Melki

« Quel est le secret pour être heureux ? »

Jeddo,
À l'heure à laquelle j'écris, on est samedi soir, le 8 juillet 2017.
Aujourd'hui, j'ai déjeuné chez toi comme tous les jours ces trois derniers mois depuis mon retour de Londres. Mais ta chaise était vide et la loubyeh b zeit n'avait pas le même goût. Même le pain brun qu'on aime tous les deux était amer.
Ta chaise était vide parce que tu étais dans ta 2e maison – l'hôpital Saint-Georges, où tu as soigné des malades pendant toute ta vie et où prononcer ton nom déclenche des séries d'éloges, des éloges à propos du diamant rare que tu représentes aux yeux de tous.
Mais cette fois tu es dans une petite navette spatiale et tu rêves depuis plusieurs heures maintenant. Je sais que tu rêves parce que cet après-midi-là, je suis venue t'accompagner. Tu m'as souri, m'as envoyé un bisou et serré fort la main. On est parti ensemble pour un concert de morceaux classiques que nous aimons tous les deux tellement... pendant quelques heures on a écouté du Bach, du Vivaldi, du Mozart... comme on écoute chaque 1er de l'an ensemble le grand concert philharmonique de Vienne avant de faire un toast pour l'année qui vient. J'ai fermé les yeux avec toi et on s'est envolés pendant un moment suspendu durant lequel mes larmes coulaient en même temps que je souriais. Je savais désormais que même si tu étais sur le point de nous quitter, tu resterais toujours avec nous et en nous.
Hier j'ai perdu mon grand-père et ma famille a perdu un époux, un père, un beau-père, un oncle. En réalité, nous avons perdu beaucoup plus : nous avons perdu le capitaine de notre bateau, notre centre de gravité, notre fierté ultime. Hier, le Liban, la France et le monde ont perdu un grand homme, c'est tout ce que j'entendais ou recevais par messages, un homme rare, un homme qui nous a beaucoup marqués. Au-delà du Liban, tu as accumulé des succès internationaux. La liste est longue et tes décorations nombreuses, à commencer par la Légion d'honneur française que tu portais toujours discrètement aux grandes occasions. Avec tes jolies cravates et costumes, et tes beaux yeux verts, tu étais toujours tellement distingué et élégant. Professeur à la faculté de médecine, chef de service à l'hôpital Saint-Georges, conservateur du musée Sursock, président du Rotary Club, pour citer seulement quelques rôles que tu as joués au sein de ces institutions qui te tenaient tellement à cœur. En fait, tu étais non seulement le capitaine de notre bateau familial, mais aussi le capitaine de tous ces autres bateaux.
Honoré à plusieurs reprises par le Liban, la France, on est d'accord, mais honoré par l'Italie, le Brésil, la Grèce aussi ? Il n'y a vraiment que toi pour faire ça, laisser tes traces sur toute la planète ! Ces distinctions, tu les as reçues autant dans le domaine de la médecine qui t'a toujours fasciné et dans lequel tu as excellé, que dans les domaines social, artistique et culturel.
Tu as toujours été un homme curieux et optimiste, avec ta devise « Rester jeune », comme ce poème de Mac Arthur que tu as toujours accroché dans ton bureau et dont les mots te parlent si bien. « La jeunesse n'est pas une période de la vie, elle est un état d'esprit, une qualité de l'imagination », « Jeune est celui qui s'étonne et s'émerveille, tu nous as toujours dit : "Vous resterez jeune tant que vous serez réceptif, réceptif à ce qui est beau, bon et grand". »
Cette devise tu l'as si bien suivie toi-même au quotidien de par tes lectures, tes voyages, et même les visites virtuelles de musées dans le monde que tu faisais sur internet jusqu'à maintenant.
Tu nous as appris depuis tout-petits à s'intéresser à tout, à rester toujours curieux, à lire et à voyager.
Ta deuxième devise était liée au bonheur. « Quel est le secret pour être heureux ? » tu nous demandais toujours... Puis tu répondais : « Le bonheur est le résultat de deux choses : se sentir bien entouré et aimé d'abord, et un travail permanent et rigoureux ensuite. » C'est comme ça que ceux qui continuent de travailler et d'être bien entourés vivent longtemps. Et tu as vécu longtemps, tu as aimé, tu as été aimé et tu as travaillé, tu étais un homme heureux et jeune, du haut de tes 95 ans (presque 96).
Aujourd'hui est un jour très triste, mais aujourd'hui j'aimerais inviter tout le monde à célébrer la vie de mon grand-père, c'est ce qu'il aurait souhaité. J'aimerais qu'on célèbre sa jeunesse et son bonheur.
Derrière chaque grand homme, il y a une femme. Avec ta femme Andrée, vous veniez de célébrer 58 ans de mariage. Un couple mythique et exemplaire, beau et raffiné.
L'été passé, nous nous sommes réunis en famille à bord du plus grand bateau du monde, comme tu l'avais souhaité, et tu nous avais demandé de refaire ça chaque année. Je te promets de réunir la famille cette année aussi et de rester aux côtés de téta, une femme tout simplement exceptionnelle.
Tu restes avec nous dans chaque coucher de soleil, dans chaque livre que nous lisons, dans chaque voyage que nous ferons, dans chaque café dans lequel nous tremperons un biscuit et dans chaque bout de gâteau aux amandes.
Je termine par une citation que ma marraine Myrna a lu et m'a envoyée : « Pour le présenter, on pourrait dire de lui qu'il était médecin, mais ce serait très réducteur, c'était un poète, un humaniste, un penseur. »
Je t'aime fort, on t'aime fort.
Repose en paix !
À bientôt,

Jeddo,À l'heure à laquelle j'écris, on est samedi soir, le 8 juillet 2017.Aujourd'hui, j'ai déjeuné chez toi comme tous les jours ces trois derniers mois depuis mon retour de Londres. Mais ta chaise était vide et la loubyeh b zeit n'avait pas le même goût. Même le pain brun qu'on aime tous les deux était amer.Ta chaise était vide parce que tu étais dans ta 2e maison – l'hôpital Saint-Georges, où tu as soigné des malades pendant toute ta vie et où prononcer ton nom déclenche des séries d'éloges, des éloges à propos du diamant rare que tu représentes aux yeux de tous.Mais cette fois tu es dans une petite navette spatiale et tu rêves depuis plusieurs heures maintenant. Je sais que tu rêves parce que cet après-midi-là, je suis venue t'accompagner. Tu m'as souri, m'as envoyé un bisou et serré fort la main. On est...