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Moyen Orient et Monde

Les Comités de la résistance populaire à la rescousse de l’État yéménite

Éclairage

Si lutter contre les houthis permet aux différents groupes loyalistes de cohabiter, leurs opinions contrastées sur l'avenir politique du pays pourraient constituer un défi à long terme.

09/03/2017

La bataille pour le contrôle des ports qui longent les côtes de la mer Rouge n'a pas encore trouvé son vainqueur. Les bombardements de la coalition arabe, qui soutient les forces loyalistes, ont coûté la vie à au moins 22 rebelles houthis au cours de ces derniers jours dans la région de Hodeida. Après avoir récupéré la ville de Mokha, au sud-ouest du Yémen le 8 février, les forces progouvernementales essayent d'avancer vers le Nord.

Cette offensive s'inscrit dans une large opération de reconquête, soutenue depuis mars 2015 par la coalition arabe sous commandement saoudien. Aux côtés des forces de la coalition, les combattants des Comités de la résistance populaire luttent eux aussi contre les rebelles. Ces groupes de combattants se sont constitués dans tout le pays, en substitution de l'armée, pour faire face non seulement à la montée en puissance des houthis mais aussi à l'implantation progressive de groupes jihadistes tels que Ansar al-Charia, affilié à el-Qaëda, qui ont mis à mal la sécurité de plusieurs régions.

Ces comités sont nés de mouvements spontanés de citoyens dans des villes comme Aden, ou Lahj, quand les forces houthies ont menacé le sud du pays au printemps 2015. Dans un article pour le Middle East Institute, la chercheuse Nadwa al-Dawsari les définit comme « un mouvement indigène », inspiré des « traditions tribales de responsabilité collective dans lesquelles les locaux se portent volontaires pour assurer la sécurité de leur communauté ». Aujourd'hui, leur objectif premier est de garantir la protection de leur ville face à l'invasion des houthis ou de Ansar al-Charia. « Quand AAS a pris les villes de Jaar et Zinjibar dans la région d'Abyane, ce sont les Comités populaires de Lawder, une ville proche, qui les ont empêchés de s'étendre dans le reste de la province », écrit Nadwa al-Dawsari.

La même logique d'entraide s'applique à Taëz, la troisième ville du pays, assiégée par les rebelles depuis 2015. Les combattants de la résistance populaire ont reçu, en avril 2016, le soutien du chef du comité de Ma'rib, à l'est du pays. Dans ces villes, souvent clés pour les forces gouvernementales, les comités populaires qui sortent victorieux des affrontements cherchent ensuite à maintenir l'ordre, dans l'attente d'un retour du gouvernement. Mais celui-ci tarde souvent à se manifester. À Abyane, ces groupes tribaux sont restés en charge pendant plusieurs mois. Le 3 février dernier, cependant, face au retard de versement de leurs salaires, les forces se sont retirées, permettant à des combattants d'el-Qaëda de reprendre trois villes de la province.

 

(Lire aussi : Au Yémen, les houthis recrutent activement des enfants soldats)

 

« La guerre est le business du pays »
Le gouvernement rencontre de nombreuses difficultés pour payer ses forces armées. En 2014, Nadwa al-Dawsari faisait état d'un salaire mensuel de 30 000 riyals yéménites, environ 150 dollars, payé par le gouvernement à chaque combattant. Mais la situation s'est largement détériorée depuis. « Il y a eu de nombreuses manifestations à cause du manque de salaire, car le gouvernement yéménite à Aden n'a pas d'argent, tout simplement », confirme à L'OLJ Charles Schmitz, professeur à l'Université de Towson. « Les seules sources de financement sont les soutiens saoudiens ou émiratis », poursuit-il.
Ce qui n'empêche pas nombre d'habitants de chercher à rejoindre ces comités dans l'espoir d'être intégrés officiellement dans l'armée et de percevoir un salaire. D'après un témoignage recueilli par Middle East Eye, des étudiants de l'Université de Taëz luttent aux côtés des forces loyalistes pour payer leurs études ; quelques très vieux combattants rejoignent aussi la lutte pour nourrir leur famille, car la crise économique et humanitaire a atteint un niveau inquiétant, qui a d'ailleurs poussé l'ONU à tirer la sonnette d'alarme sur un risque de famine.

Dans ce contexte, les milices et les groupes armés sont devenus la seule source de revenu possible. « L'économie est une économie de guerre, la guerre est le business du pays, le seul business », insiste Charles Schmitz. La défense de leur communauté n'est donc pas la seule motivation de ces combattants. L'attrait économique pousse de nombreux Yéménites, souvent très jeunes et inexpérimentés, à prendre les armes. « El-Qaëda en a profité en bombardant à deux reprises de jeunes inexpérimentés tentant d'être recrutés dans les forces à Aden », développe le chercheur.

 

(Lire aussi : Les civils paient au prix fort la guerre yéménite)

 

Les jihadistes profitent largement de la faiblesse mais aussi de la division des forces progouvernementales. « La structure de ces comités dans le Sud est un problème », explique Charles Schmitz. Étant donné leur implantation très locale et leurs traditions tribales, le contrôle du gouvernement et de la coalition sur ces forces alliées est très variable. « Si beaucoup sont fidèles au gouvernement reconnu de Abd Rabbo Mansour Hadi, leur loyauté véritable reste liée aux commandants locaux », confirme à L'OLJ Adam Baron, spécialiste du Yémen et membre du European Council on Foreign Relations (ECFR).

Depuis leur émergence, certains Comités de résistance populaire sont sous la coupe de leaders salafistes, comme le groupe al-Abbas à Taëz, ou de la « Ceinture de sécurité » à Aden, des groupes qui auraient été créés par les Émirats arabes unis pour stabiliser la région, mais surtout pour s'opposer au parti islamiste al-Islah, proche des Frères musulmans. D'autres ont été incorporés dans le Hirak, le mouvement nationaliste du Sud dont le gouvernement Hadi peine à effacer les velléités d'indépendance. Si la lutte contre l'ennemi commun houthi permet à ces différents groupes de cohabiter, leurs opinions contrastées sur l'avenir politique du Yémen pourraient constituer un nouveau défi pour le pays. Car même s'ils permettent de lutter contre l'offensive des mouvements miliciens sunnites comme les zaïdites, ils participent dans le même temps à l'effritement général de l'État yéménite.

 

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