Le Croissant-Rouge syrien ramassant le corps d’une victime d’obus lancé par les rebelles sur le quartier contrôlé par le régime à Homs, hier. AFP/Stringer
La Russie et la Turquie se sont renvoyé hier la responsabilité de la mort accidentelle de trois soldats turcs lors de frappes aériennes russes jeudi dans le nord de la Syrie. Les trois militaires ont été tués par erreur lors d'une opération contre l'organisation État islamique près de la ville d'al-Bab, sur un théâtre d'opérations complexe où de nombreuses forces rivales opèrent à quelques km les unes des autres. À Moscou, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a déclaré que les frappes aériennes russes avaient été lancées à partir de coordonnées fournies à la Russie par l'armée turque. « Malheureusement, notre armée, tout en menant des frappes contre les terroristes, a été guidée par les coordonnées qui lui ont été données par nos partenaires turcs, et les militaires turcs n'auraient pas dû se trouver là avec ces coordonnées », a déclaré Dmitri Peskov lors d'une téléconférence avec la presse. « Il s'est agi d'une manque de coordination en ce qui concerne la fourniture des coordonnées, c'est comme cela que je le formulerais », a ajouté le porte-parole du Kremlin.L'armée turque a au contraire déclaré que les soldats turcs se trouvaient depuis dix jours dans le bâtiment visé et que leur position avait été communiquée à la base aérienne russe de Khmeimim, en Syrie, et en personne à l'attaché militaire russe à Ankara. L'armée turque a précisé qu'elle partageait ses informations avec la Russie sur ses opérations en Syrie dans le cadre d'un accord en vigueur avec Moscou depuis le 12 janvier. Le président russe Vladimir Poutine a appelé jeudi son homologue turc Recep Tayyip Erdogan afin de présenter ses condoléances pour ces décès accidentels. À l'occasion de cette conversation téléphonique, les deux chefs d'État ont décidé de renforcer la coordination militaire entre leurs deux pays contre l'EI en Syrie.
Un des vice-Premiers ministres turcs, Numan Kurtulmus, qui s'exprimait devant des journalistes à Afyon, dans l'ouest de la Turquie, a semblé aller dans le sens des propos de Dmitri Peskov et déclaré que l'important était que le président Poutine ait présenté ses condoléances. « De notre côté, l'affaire fait l'objet d'une enquête. Les premières enquêtes montrent que c'était un accident (...) et un incident indésirable résultant d'une information, de coordonnées incorrectes », a déclaré le vice-Premier ministre dont les propos étaient retransmis à la télévision.
Confrontations
Par ailleurs, la Russie serait intervenue pour faire cesser des combats dans le nord du pays entre l'armée syrienne et les rebelles syriens soutenus par la Turquie. Il s'agit de la première confrontation entre les deux parties belligérantes qui luttent chacune de leur côté contre l'EI dans le secteur. L'accrochage entre forces gouvernementales syriennes soutenues notamment par la Russie et les rebelles de l'Armée syrienne libre (ASL), épaulés par Ankara, a eu lieu jeudi dans un village situé au sud-ouest d'al-Bab. Les forces du régime de Bachar el-Assad ont récemment lancé une offensive pour capturer cette ville symbole, qui est aussi dans la ligne de mire de rebelles syriens.
Un responsable d'une alliance militaire combattant en soutien au gouvernement syrien a confirmé l'accrochage. « Les Russes sont intervenus pour contrôler la situation », a-t-on déclaré sous le sceau de l'anonymat. Deux représentants des rebelles ont accusé les forces gouvernementales, qui sont soutenues à la fois par des milices iraniennes et des combattants issus du Hezbollah, d'être à l'origine de l'incident. L'un d'eux affirme que les chars des forces gouvernementales se sont déplacés dans leur direction. « Les rebelles ont tiré pour les prévenir de ne pas aller plus loin, mais le char a répondu et des heurts ont éclaté », a déclaré le premier responsable. « La Russie est ensuite intervenue pour calmer le jeu », a-t-il ajouté. « On aurait dit que cet incident était un test. » Un deuxième commandant rebelle, de la zone d'al-Bab, a déclaré : « Ils ont ouvert le feu et on a fait feu en retour. » Des blindés ont été repris aux forces gouvernementales, ont indiqué les deux commandants rebelles. La Russie n'a pas fait de commentaires.
Jund el-Aqsa gagne du terrain
Les forces du régime syrien sont quant à elles parvenues à atteindre hier la périphérie d'al-Bab, a indiqué l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH). Selon l'ONG, les troupes syriennes et leurs alliés se trouvent désormais à 1,5 km d'al-Bab. Réalisant des « progrès importants », elles se sont emparées d'un village près de la ville.
Par ailleurs, une puissante organisation jihadiste syrienne, Jund al-Aqsa, a engrangé des gains ces derniers jours aux dépens de factions plus modérées dans le nord de la province de Hama et le sud de la province d'Idleb, a également rapporté l'OSDH. Le groupe, qui a des liens avec Fateh el-Cham, l'ex-Front al-Nosra, a pris des armes et des bases appartenant à des groupes opérant sous la bannière de l'ASL et capturé des dizaines de combattants, selon l'OSDH.
Au niveau diplomatique, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault a estimé que l'attitude du régime de Bachar el-Assad fait craindre un échec des pourparlers intersyriens qui doivent reprendre sous l'égide de l'ONU le 20 février à Genève. « Il faut que ces négociations soient crédibles, que les parties viennent de bonne foi, parce que nous avons connu dans le passé des expériences décevantes », a-t-il dit hier à la presse à l'issue d'une rencontre avec l'envoyé spécial de l'ONU pour la Syrie, Staffan de Mistura. « À Genève, l'année dernière, le régime, par son intransigeance, avait rendu tout dialogue impossible ; aujourd'hui, son attitude nous fait craindre qu'un scénario de ce type se répète », a-t-il ajouté. « Nous multiplions les contacts pour que les conditions se réunissent à nouveau d'un espoir de négociations. »
À propos de l'opposition au régime de Damas, le chef de la diplomatie française a souhaité que le Haut Comité pour les négociations (HCN) « puisse former rapidement une délégation inclusive ». Les précédentes négociations intersyriennes à Genève ont jusqu'à présent toutes achoppé sur la question de l'avenir du président Assad et de la mise en place de la transition démocratique.
(Sources : agences)

