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Culture

Descendre du singe ? Non : remonter vers l’homme...

Théâtre

Alejandro Jodorowsky, dramaturge et metteur en scène expérimenté, choisit son propre fils pour incarner le rôle du « Gorille »*. Il interprète un monologue adapté du « Rapport pour une académie » de Kafka et se produit sur les planches du théâtre Monnot.

Danny MALLAT | OLJ
11/02/2017

Dans une forêt d'Afrique, un gorille est capturé pour être exposé au zoo. Afin d'échapper à une cage éternelle, il n'aura d'autre choix que d'accéder au statut d'être humain. C'est au cours d'un long et douloureux apprentissage, jalonné de renoncements et de frustrations, qu'il lui faudra d'abord acquérir la parole et toutes les manières de l'homme, et c'est au prix d'efforts sur-simiesques qu'il réussira à franchir le pas vers un monde qu'il ignore encore être méprisant, voire dangereux. D'abord artiste de music-hall, il gravit les échelons, embrasse une carrière d'entrepreneur, pour être enfin reçu dans une académie savante. Face à un parterre d'éminents penseurs et face au public, il raconte son parcours : « Voilà comment, un jour, j'ai cessé d'être un singe. »

 

Moi est un autre

Jodorowsky père, fort de son expérience de fils d'émigrants russes, soulève la problématique de l'intégration dans un monde qui trouve du mal à tolérer l'étranger. Avec un humour kafkaïen, volontairement accentué et par essence tragique, il dénonce ce monde où il est impératif de devenir un autre pour trouver sa place et remet en question le modèle de réussite imposé par les sociétés actuelles.
Ni homme ni bête, le gorille, après avoir été exploité et méprisé, exploite et méprise à son tour, en prenant conscience de l'absurdité de la vie humaine, cette absurdité qui caractérise l'œuvre de Kafka. Le gorille révèle une part de bestialité, celle qui sommeille en chaque homme, et plutôt que de s'humaniser, ne fait qu'acquérir une forme supplémentaire d'inhumanité. Il ne singera le comportement des hommes que pour mieux dénoncer leur instinct animal.

 

Le goût des fruits
L'acteur, Brontis Jodorowsky, entre en scène, et dans la vie humaine, en traversant une salle remplie de ses semblables. Mi-homme mi-gorille, il renvoie à la métamorphose kafkaïenne. Est-il réellement devenu humain ou a-t-il simplement revêtu une seconde peau, celle qui lui ouvre les portes de la liberté, celle dont il a du mal à cacher les plaies ? Il avouera dans un désarroi saisissant : « Je ne voulais pas imiter les hommes pour simplement les imiter, mais pour m'en sortir. » Quand il s'adresse au public pour raconter son parcours de la jungle à la ville, c'est avec des prouesses judicieusement chorégraphiées, en déplacements obliques et efforts gymnastiques souvent poussés à l'extrême. Alors, ce public, gagné tantôt par la longueur, mais aussi par l'illusion scénique, se figure les arbres sur lesquels il grimpait quand il était vraiment libre et les branches qu'il attrapait au vol.

Il est l'âme du spectacle et prend les spectateurs à témoins, dans une subtilité de gestes au rythme d'une bande-son quelquefois envahissante où chaque mouvement se voulant être humanisé a du mal à renier sa part animale. Avec ses yeux verts, le gorille est tantôt drôle, tantôt bouleversant, son jeu est charnel et expressif, mais semble perdu sur une frontière dont il n'arrive plus à dessiner les lignes.
Un spectacle où les rôles sont renversés, et plutôt que de descendre du singe, c'est une remontée vers l'humain pour dénoncer la condition humaine et figurer l'intolérance. Le gorille Jodorowsky, plutôt que de se complaire dans sa nouvelle nature, donne envie au spectateur de retrouver une jungle où il fait bon sentir le souffle du vent et le goût des fruits. Doté d'une raison, celle-ci n'avait réussi qu'à lui ouvrir un gouffre dans la tête. Devenir un homme n'était finalement pas une affaire simple, tant le poids des chaînes de la société est lourd à porter. Du statut de singe, était-il devenu un loup ?
Ce que tout homme est pour l'autre ?

Hormis un scénario quelquefois répétitif, Brontis Jodorowsky reste une leçon de théâtre en soi, un acteur possédant une maîtrise du geste remarquable. Celle d'un véritable hominidé ?

*« Le Gorille », d'Alejandro Jodorowsky, avec Brontis Jodorowsky, à l'initiative de Persona Productions, au théâtre Monnot ce soir et dimanche 12 février à 20h30.

 

Pour mémoire

Gare au « Gorille » !

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