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Culture

Dala Nasser, « politique » parfois, « impolie » souvent...

Portrait

Talent précoce et énergie féroce, Dala Nasser aime charrier la peinture et questionner son art. C'est en se fiant à ses tripes que cette artiste a peaufiné sa griffe qui fait parfois « Aïe ! », et qui lui a valu le prix des Jeunes Talents* dans le cadre du Salon d'automne du musée Sursock, ainsi qu'une série d'expositions à venir**.

06/02/2017

Notes en vrac à son arrivée : beauté réfrigérée et, tant qu'elle fait silence, on l'imaginerait volontiers en personnage d'un roman du XVIIIe. Un sourire tenu en lisière par ses phalanges minuscules qui rajustent une tenue impeccable, mais qui se fendille doucement pour libérer un piquant plus oriental. C'est que ça se complique quand elle se met à parler. Profuse, prolixe, le visage se gribouille d'expressions puis se fait calme après la tempête à mesure que l'empoigne cette volonté de contrôle qu'elle confesse simplement : « Je ne sais rien garder pour moi, c'est parfois trop. » Elle voudrait ressembler à l'artiste Mike Kelley dans ses appétences à dicter ses règles du jeu. Mais la maîtrise est moindre, l'impulsivité plus vacillante, le goût du risque plus envahissant. Dala Nasser se définit sans concession comme une artiste « irrévérencieuse, souvent politique, et qui a des choses à dire ». Et elle a raison, car cela confirme le choix qui s'est porté sur sa David Adjaye's Trash pour le prix des Jeunes Talents dans le cadre du Salon d'automne du musée Sursock à Beyrouth.

 

Du tac au tac
Vite donc, la jeune femme lâche la bride à un humour grinçant, à une malice gourmande, et le propos oscille entre cartésien et débordant, profond et naïf. Elle se considère chanceuse d'avoir grandi dans une famille où l'art était apprécié, avec un papa peintre et photographe, et se souvient d'elle piochant dans des pinceaux secs pour retracer des dessins de Dali en « me prenant déjà pour une artiste ». Il est donc clair que l'art n'était pas un hasard pour celle qui s'est pourtant perdue au cours de sa première année à la Central Saint Martins de Londres. L'été à Beyrouth, elle prend des cours de dessin chez Jean-Marc Nahas et déménage à la Slade School of Fine Art pour une licence de peinture. L'expérience est de taille, Dala Nasser s'en rappelle ainsi : « Livrée à moi-même dans ce studio où l'on nous donne la liberté, mais aussi la lourde tâche de se trouver, mon art s'est imposé naturellement. J'ai compris que mes pièces ne seraient pas de celles qui s'achètent pour s'accrocher dans une collection privée. » Elle dit avoir eu envie et besoin de questionner l'art, la peinture plus particulièrement. « Pourquoi est-ce qu'une toile devrait être immuable ? Pourquoi elle ne changerait pas avec le temps et l'environnement ? »

De fait, elle préfère aborder la peinture avec une démarche de quasi-sculptrice, et ce en explorant puis faisant cohabiter des matériaux qui confèrent une épaisseur, et donc une dimension supplémentaire, à ses toiles. Y coexistent et s'apprivoisent de la poudre de marbre, de la cire et de la craie, du latex ou des pigments colorés. « Mes œuvres, de par leur texture, sont vouées à mourir. Elles ont une durée de vie déterminée, une date d'expiration, et cela me plaît. » Entraîné par le flot fleuve de ses explications, en regardant de plus près ses œuvres qu'on lui reproche d'être inaccessibles, on leur découvre la consistance d'un feu sous la glace, d'une banquise en flammes, à l'image de sa trempe derrière son flegme exposé. Dala Nasser le confirme : « Au fil de toutes ces années, j'ai développé une technique devenue la mienne par le biais de tests. Du tac au tac, en quelque sorte. »

 

Déchets
Mais sa réprobation enjouée hésite tellement entre figue et raisin qu'on ne sait trop s'il faut l'épingler en fille espiègle et subversive ou en artiste énervée. Elle s'interrompt : « Mon art n'est pas en colère. Il est politique parfois, impoli souvent. Il est surtout prolixe et a des choses à dire. » Par exemple, sur Yellow Complex (3e'deh safra, traduction littérale de safran en arabe), elle asperge de cette poudre (qu'elle mélange à de l'acrylique et du sel entre autres) et fait donc allusion à cette tendance de nourritures à la mode. Plus récente, It's Only a Party if You Sniff it, une toile fabriquée en couverture de secours que Dala Nasser a recouverte de poudre de marbre, soit un clin d'œil évident à la cocaïne qui agit comme réconfort dans le milieu de l'art. Et puis enfin, la David Adjaye's Trash, qui lui a valu le prix au Salon d'automne.

L'histoire ? « Le soir de l'ouverture de la fondation Aïshti, qui coïncidait avec la première pluie sur les déchets qui pullulaient dans le pays, j'ai été frappée par le contraste sur les réseaux sociaux. D'un côté les artistes et galeristes, que je respecte, postaient des photos de cet événement, et de l'autre, des amis qui relayaient sur Facebook des images de la crise des déchets. » Elle poursuit : « Le lendemain matin, alors que mon professeur me parlait de l'ouverture de cette fondation d'art, je lui ai répondu en lui montrant des photos de la crise des déchets. Il a eu du mal à comprendre pourquoi j'avais réagi de cette manière, comment ces deux événements ont été liés. C'est ainsi que l'idée de ma pièce est née. » Dala Nasser se débrouille pour rassembler les déchets du studio de David Adjaye (architecte du bâtiment de la fondation Aïshti) qu'elle dispose sur une bâche et qu'elle enduit d'un pigment brique, de la couleur de la bâtisse. Tout est dit.
Mais avant de la laisser filer à l'abondance des projets qui lui tendent les bras, une question à la volée. Si l'art n'avait pas marché ? Elle répondu du tac au tac, rieuse : « La politique. » On en aurait eu besoin.

 

* Le prix des Jeunes Talents du Salon d'automne est offert par Hind Sinno.
** Au Imago Mundi à Palerme à la mi-février, à la Tramps Gallery de Londres entre le 7 mars et le 2 avril 2017 et au Arab Women Artists Now show au Rich Mix de Londres entre le 10 et le 12 mars 2017.

 

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« 26 février 2015 » de Abed el-Kadiri, prix du Musée Sursock

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