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Moyen Orient et Monde

Quand citoyens et journalistes égyptiens se battent pour une information de qualité...

Reportage

Une volonté de casser l'atonie et la complaisance des médias traditionnels qui relaient massivement la propagande du régime Sissi, dans un pays qui squatte la 159e place du classement mondial de la liberté de la presse.

04/02/2017

La personne de l'autre côté de son écran refuse de décliner son identité et de donner son numéro de téléphone. Tout se fera par messageries interposées. « Nous travaillons de manière très secrète pour notre sécurité, affirme-t-elle. Nous sommes basés dans le Nord-Sinaï, répartis dans des endroits stratégiques, et nous n'avons aucun contact les uns avec les autres. Je n'en dirai pas plus. »

24SinaiNews est une rédaction clandestine, créée en 2013 après le début de l'offensive de l'armée égyptienne dans le nord de la péninsule. « Nous sommes un groupe de volontaires qui collectons des informations sur ce qui se passe dans cette zone et dévoilons tout ce qui est caché par la presse égyptienne. »
Avec plus de 225 000 abonnés Facebook et 33 000 abonnés Twitter, les pages des réseaux sociaux de ce media-citoyen sont devenues une référence en Égypte. « De plus en plus, des agences de presse nous demandent de leur transmettre les informations et les images que nous publions », affirme notre interlocuteur.

Une dizaine de jeunes issus de tribus bédouines s'appuient sur les habitants de la région qui leur signalent des attaques, des affrontements, des points de contrôle violents, des assassinats, et alimentent régulièrement les réseaux sociaux de breaking news, de vidéos et de rapports sur cette zone ultrasensible, interdite d'accès aux journalistes depuis 2013. « On nous signale des incidents et notre équipe se charge de vérifier les faits, puis de publier. Il se passe des choses capitales ici que les autorités égyptiennes cachent, notamment à cause du nombre de victimes civiles dans des bavures militaires. L'armée change délibérément les faits depuis 3 ans et la presse égyptienne participe à ces mensonges en diffusant des informations très éloignées de la réalité », explique-t-il. Les exemples sont nombreux, comme ces « groupes de jeunes hommes, arrêtés, détenus et tués par l'armée » devenus dans les journaux « des takfiristes liquidés victorieusement par les militaires », explique-t-il.

 

(Pour mémoire : Pourquoi l'armée égyptienne n'arrive- t-elle pas à reprendre le nord du Sinaï ?)

 

 

Presse politisée
Depuis le renversement du président islamiste Mohammad Morsi, le Nord-Sinaï est le lieu d'une insurrection violente, opposant plusieurs groupes rebelles, dont Wilayat Sinaï, branche égyptienne de l'État islamique, à l'armée égyptienne qui se vante régulièrement par voie de presse des exécutions auxquelles elle procède.

Dans un contexte sécuritaire tendu, dans le Nord-Sinaï mais aussi dans l'ensemble du pays, « les journalistes égyptiens se heurtent à un régime réprimant les critiques au nom de la stabilité et de la sécurité nationale. Les médias subissent la main de fer d'un régime autoritaire. Si bien que l'Égypte se retrouve à la 159e place du classement mondial de la liberté de la presse », mettait en garde Reporters sans frontières en 2016. La place du pays a régressé progressivement depuis la fin de l'ère Moubarak où l'Égypte figurait à la 127e place (sur 173 pays).

Face aux attaques jihadistes dans le Sinaï, le gouvernement a d'ailleurs « rectifié » la manière dont les journalistes couvrent les attentats. En juin 2015, les autorités ont mis en place le groupe Fact check Egypt, chargé de vérifier les informations contenues dans les médias et d'y relever des « erreurs ». Un contrôle de la presse qui vient s'ajouter à une loi antiterroriste stipulant que « la presse doit désormais respecter la version officielle dans sa couverture des attentats, sous peine de payer une amende supérieure à un an de salaire pour les reporters. »

Face à l'apathie des médias égyptiens traditionnels largement à la botte du pouvoir, par peur ou par conviction, ils sont quelques citoyens-journalistes et reporters de profession à lutter quotidiennement pour la diffusion d'informations fiables.
« Le secteur de la presse a été largement privé d'indépendance et politisé récemment, mais il reste quelques jeunes calibres à l'intérieur de beaucoup de médias qui luttent pour un espace de liberté, sans parler des projets de médias naissants en ligne », note Lina Atallah. Elle a été parmi les premières à prendre le pari d'une information libre en ligne en cofondant Mada Masr à la veille du coup d'État militaire. Ancienne de BBC World et d'Egypt Independent – fermé pour ses positions trop libres–, la jeune femme, qualifiée de « figure majeure du journalisme en Égypte », estime que la « période actuelle représente l'une des plus graves en termes de restriction du journalisme. Cela se manifeste par les médias privés qui unifient leur message pour tenir à la ligne officielle des militaires dans le but de renforcer leur pouvoir politique », explique-t-elle.

À contre-courant, le site web, décliné en arabe et en anglais, propose de nombreux dessins de presse et des enquêtes approfondies qui font régulièrement pâlir les hauts fonctionnaires du régime. « Nous n'avons pas de sujets que nous nous interdisons. À partir du moment où nous avons des preuves, des sources, et que nous pouvons assurer qu'elles ne seront pas inquiétées, on ne s'empêche pas d'écrire, quel que soit le sujet, affirme Lina Atallah. Bien sûr, certaines informations sont plus difficiles que d'autres à traiter, notamment quand elles sont volontairement cachées, comme l'affaire Giulio Régéni, un étudiant italien torturé à mort en janvier 2015. »

 

(Pour mémoire : L’armée annonce avoir tué le chef de la branche de l’EI dans le Sinaï)

 

 

Survie économique
Si Mada Masr n'a encore jamais été inquiété directement en tant que média – « si vous parvenez à savoir pourquoi, dites-moi », plaisante Lina Atallah –, l'un de ses journalistes d'investigation, Hossam Baghat, également célèbre défenseur des droits de l'homme, est la cible régulière de poursuites judiciaires. En novembre dernier, il était détenu pour diffusion de fausses nouvelles nuisibles à la sécurité nationale, après avoir enquêté sur 26 officiers accusés d'avoir préparé un coup d'État.

Amr Badr est lui aussi devenu une cible favorite du régime pour ses écrits. Emprisonné pendant 4 mois et libéré sous caution, le fondateur de Yanair a fâché les autorités pour son traitement de l'affaire des îles Tiran et Sanafir, rétrocédées à l'Arabie saoudite par décret présidentiel avant une lutte judiciaire de plusieurs mois annulant la décision. « Mon seul crime est d'avoir écrit des articles. Les journalistes indépendants paient le prix de la liberté de la presse », explique-t-il. « Nous avons écrit sur notre site que ces deux îles appartenaient à l'Égypte, le procureur m'a reproché de contredire une décision officielle et de m'opposer à l'armée, c'était ça le chef d'accusation », raconte-t-il. Le reporter, également porte-parole du syndicat des journalistes égyptiens, évoque la pression constante : « On nous empêche de travailler, on nous confisque notre matériel, on nous retient au poste de police, l'étau se resserre autour de nous, les indépendants. »

À cela s'ajoutent les pressions financières rendant difficile le développement de ces plateformes d'information libre. Yanair ne bénéficie pas de fonds d'organisations ou de dons d'hommes d'affaires, comme c'est le cas de nombreux médias égyptiens. Il est financé par la publicité. « Nous avons juste assez de revenus pour payer de petits salaires à nos employés, payer une connexion Internet et du crédit sur les téléphones », explique-t-il. Amr Badr assure d'ailleurs avoir régulièrement connaissance d'intimidations que subissent les entreprises qui achètent des espaces promotionnels sur le site.

De son côté, Mada Masr est doté d'une « branche business qui permet de générer des revenus pour la partie éditoriale », explique Lina Atallah, permettant au site de s'autofinancer et ainsi contourner les pressions économiques.
News24Sinai, eux, assurent travailler bénévolement, motivés par le droit à l'information juste et vérifiée, en dépit d'un environnement hostile. « À mon avis, les autorités ne croient pas à l'idée de liberté d'expression, l'idée de liberté en général, tranche Amr Badr, elles sont persuadées que si la liberté d'expression ne provoque pas de changement à proprement parler dans la société à court terme, elle fait germer la réflexion dans l'esprit des gens. Et elles ont très peur de ça. »

 

 

Pour mémoire

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M.V.

Pour "équilibré" la désinfo d'état ,voilà la désinfo "citoyenne " des plateformes libres ..? , est-ce une version égyptienne...? de l'inénarrable Rami de L'OSDH en Syrie ,avec pour le moment l'AFP en moins... ?

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