C'était il y a exactement deux ans, le 7 janvier 2015 : douze personnes étaient sauvagement assassinées en plein cœur de Paris. Les frères Kouachi, justiciers autoproclamés ou télécommandés, avaient pris sur eux d'exécuter des caricaturistes de Charlie Hebdo, au motif qu'ils avaient commis des blasphèmes.
Depuis l'affaire des Versets sataniques et la fatwa de l'ayatollah Khomeiny de février 1989, une menace pesait lourdement sur la liberté d'expression dans le monde occidental. Certains auteurs prirent la mesure du péril, d'autres se rebiffèrent. Dans la mêlée qui s'ensuivit, le dramaturge et poète anglais Tony Harrison réalisa pour la BBC un film intitulé Le banquet des blasphémateurs, qui fut diffusé fin juillet 1989. L'auteur-réalisateur y dînait en compagnie de Voltaire, de Molière et de Omar Khayyam. La place de Salman Rushdie était restée vide. Lesdits personnages, très fréquentables par ailleurs (ils sont au programme scolaire), arrivèrent à la conclusion que le blasphème est à la source même de la pensée occidentale. À ce dîner de provocateurs, on aurait dû convier Socrate, Jésus et Galilée, nous dit Joseph Anton, alias Rushdie*.
Mais revenons à l'année 2015 qui ne fut propice ni aux caricaturistes, ni aux plaisantins, ni aux insolents. À peine un mois après le carnage au siège de Charlie Hebdo, Charbel Khalil, satiriste libanais, comparaissait devant le juge d'instruction de Beyrouth pour insulte à l'islam suite à une plainte de Dar al-Fatwa. À l'entrée du tribunal, et en signe de solidarité, on arborait « Je suis Charbel ». C'est vous dire le mimétisme et l'effet d'imitation qui est transnational. Le « Je suis Charlie » avait fait des émules sous des cieux climatiquement plus doux !
Tentons une comparaison. En Arabie saoudite, Charbel Khalil aurait été décapité, et en Somalie, lapidé. En Iran, il aurait été passible d'une fatwa le condamnant à mort. Mais on était au Liban, alors il fut poursuivi en justice car on n'y badine pas avec ceux qui vont attiser les conflits d'ordre communautaire. Le code pénal veille sur notre paix civile : l'article 317 sanctionne « tout acte, tout écrit rendu public, tout discours dont le but ou l'effet est d'exciter l'esprit de corps confessionnel ou ethnique et de susciter des conflits entre les communautés ou les différents éléments de la population ».
En revanche, Charbel n'aurait rien risqué en France, les lois de la République n'étant pas répressives en l'espèce. Or voici qu'au même moment, un cimetière juif était profané à Sarre-Union (Bas-Rhin), et ce fut une telle levée de boucliers ! Le chef de l'État, François Hollande, se rendit sur les lieux en signe de solidarité ; il était accompagné du président de l'Assemblée nationale et de son homologue du Sénat. Il appela à un « sursaut national », lors de la cérémonie du mardi 17 février, et déclara que « profaner, c'est insulter toutes les religions et souiller la République ».
Le président français avait bien ciblé la question : une insulte à la religion est inadmissible et constitue un acte condamnable. Et si le premier magistrat de la République est pris au mot, on peut lui rétorquer que l'insulte peut émaner aussi bien d'une caricature ou d'un écrit blasphématoire que d'une profanation de tombe. Un texte ou un dessin peuvent être aussi attentatoires à la dignité des croyants qu'un sacrilège portant sur des lieux consacrés. Je m'empresse d'ajouter que cela ne justifie ni fatwa ni massacre. Mon propos se contente de relever la différence de traitement.
Mais encore une fois, se gausser des croyances des autres, n'est-ce pas également souiller leur sacré, leur part de mystère intime ? Or toute époque a ses blasphémateurs ; ils sont généralement réhabilités avec le passage du temps. Ce n'est pas le cas des profanateurs ou des pilleurs de tombes.
En somme, je suis Charlie et Charbel, mais également Ali et Moustafa. Attenter à mes convictions intimes (religieuses ou autres) m'offense, mais c'est le prix de la liberté d'expression. Cela dit, vous ne pouvez m'obliger à choisir entre Salman Rushdie et le croyant lambda qu'il soit de Bab al-Tebbaneh, de Khan al-Khalil ou de la casbah. Car rien ne m'autorise à heurter ce dernier, et surtout ne me demandez pas de prendre parti. Tous les protagonistes de ce drame ont raison quelque part... d'où l'ambiguïté de ma condition humaine et de mon état théologique, dirait Auguste Comte.
Youssef MOUAWAD
*Cf. Salman Rushdie, « Joseph Anton, une autobiographie», Gallimard, Folio, 2012, pp. 268-9.


Le "blasphème?" est marqué par les cris de ses ennemis qui trahissent une contagion interne, et par les appels sauvages qu’ils lancent contre l’incendie allumé par ces "blasphèmes". Ces cris ont pour le "blasphème", la même importance que le premier cri d’un enfant à l’oreille inquiète de sa mère. C’est le cri qui lui annonce que son "blasphème" est vivant, qu’il a fait éclater la carapace d'hiéroglyphes que forme le système conFessionnel, et qu’il s’est métamorphosé en vraie liberté de pensée. Les "Trois Mages!", qui annoncent au monde à grand fracas "la naissance du fils d’un dieu", se tournent tout d’abord contre la partie sectaire des théologies parce que c’est sur ce côté sentimental du public que l’instinct inquisiteur sait, avec le plus de sûreté, trouver appui ; aussi parce que la populace, dont font partie aussi les adversaires de ces "blasphèmes", ne peut atteindre la sphère suprême du "blasphème" que par des bonnes intentions "blasphématoires" ; et que l’unique cercle de "blasphèmes" à la valeur duquel la populace croit presque autant qu’aux systèmes des besoins réels, est plutôt le petit cercle sectaire ! Enfin, parce que tous les sectarismes ne polémiquent pas contre tel système déterminé de "blasphèmes", mais contre les systèmes de "blasphèmes" en général, eux, déterminés. Le "blasphème" du présent ne connait pas un sort différent de celui des "blasphèmes" du passé. Ce destin est, au contraire, une preuve dont l’histoire était redevable à sa bonne vérité.
12 h 28, le 13 janvier 2017