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Moyen Orient et Monde

« La bataille de Mossoul recèle aussi un enjeu politique très fort »

Trois questions à...

David Rigoulet-Roze, enseignant et chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique, répond aux questions de « L'Orient-Le Jour ».

30/12/2016

Quelle est la situation sur le terrain, alors que les forces irakiennes ont déclenché hier la seconde phase de la bataille lancée contre l'État islamique (EI) en octobre dernier ?
C'est une bataille difficile. Une logique d'encerclement de la ville tenue par l'EI a été mise en place en plusieurs temps, d'abord avec les Kurdes en provenance de l'est depuis Bachiqa pour verrouiller les alentours de la ville, et avec les troupes du gouvernement irakien, notamment la Division dorée (Golden divison). Il s'agit de forces spéciales, formées par les Américains, qui rentrent dans la ville, en provenance du sud, notamment en investissant les quartiers de l'est et du sud-est. La troisième force engagée est celle qui a fermé la route vers la Syrie. Ce sont les milices chiites du Hachd al-Chaabi, mais qui ont reçu l'ordre de ne pas rentrer dans la ville pour des raisons confessionnelles, Mossoul étant une ville sunnite. Il y a d'ailleurs des milices sunnites, les Hachd al Watani, associés à cette stratégie d'encerclement au nord de la ville et sponsorisées par les Turcs.

Comment expliquer le retard pris par l'offensive ?
Les pertes sont élevées. Le taux de mise hors de combat des membres de la Division dorée, les forces les plus efficaces sur le terrain, est de l'ordre de 20 à 25 %, ce qui est très important. Il faut rappeler que Mossoul est la deuxième ville d'Irak. Or la bataille devient plus difficile à partir du moment où les troupes sont engagées au sol dans un milieu urbain. Les Américains ont toujours été très prudents quant aux délais. Le président Barack Obama lui-même a dit que ce serait une bataille difficile. Le calife autoproclamé de l'EI avait demandé à ses hommes de se battre jusqu'à la fin. Il s'agissait de montrer qu'ils étaient en situation de résister, en profitant largement de la configuration urbaine qui joue toujours en faveur du plus faible au détriment du fort dans un combat de type asymétrique. De fait, il y a de la part de l'État islamique une forte résistance, car s'ils perdent Mossoul et Raqqa, cela sanctionnerait la disparition territoriale du califat autoproclamé. C'est certes difficile pour les forces irakiennes, mais il y a une bonne coordination, notamment avec le soutien aérien américain. Chaque fois qu'il en est besoin, la force aérienne intervient en soutien.

Avec l'entrée dans des zones plus peuplées, comment l'action des Américains va-t-elle évoluer ?
Les Américains interviennent moins facilement qu'au début, car la densité géographique due à l'habitat urbain rend la situation extrêmement complexe. Ils sont très mesurés dans leurs règles d'engagement, ce qui explique que le chef du Centcom (commandement central de l'armée américaine), le général Joseph Votel, a récemment affirmé que l'offensive allait se prolonger probablement pendant un mois ou deux, au moins jusqu'à fin janvier 2017. Les forces irakiennes ont pour objectif de passer sur la rive occidentale du fleuve Tigre qui sépare la ville, un terrain encore plus complexe. C'est là où se trouvent l'aéroport qui a été miné et les quartiers les plus denses, et où les hommes de l'EI ont été à même de créer d’innombrables pièges. C'est extrêmement difficile même s'il y a une nette détermination de la part du gouvernement irakien.
La bataille de Mossoul n'est pas seulement militaire, elle recèle aussi un enjeu politique très fort. Une partie non négligeable de la population n'avait pas accueilli défavorablement l'EI au début. Il ne faut pas que la population perçoive ceux qui arrivent comme des ennemis, ce qui a été le cas de l'armée irakienne en 2014. S'il y avait des bavures à grande échelle, cela favoriserait une collusion de la population sunnite de Mossoul avec ce qui resterait de l'EI dont la tutelle totalitaire dans les derniers mois a été perçue comme une dictature insupportable pour la majorité des habitants. Il y a cette stratégie de pousser l'autre à la faute de la part de l'EI, ce qui explique le retard et la prudence de la coalition internationale menée par les États-Unis en face.

 

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