Dans son usage courant, le mimétisme renvoie à l'effet miroir : l'un bâille, l'autre le suit ; votre amie se marie et vous tombez dans les bras du témoin. Personne qui ne connaisse ce phénomène, n'en sourie et n'y succombe. À la réflexion, bien sûr, cela vous paraît un peu humiliant : quoi, « il n'y a plus rien de sérieux dans ce monde mortel » ! Mais vous laissez rapidement ces exclamations et émois existentiels à Shakespeare et au « moment culture » du dimanche après-midi. Le reste de la semaine, vous imitez sans états d'âme : l'animatrice à la télé bien entendu, mais aussi votre coiffeuse qui a fait de ses doigts un joli arc-en-ciel, mais également votre collègue de bureau qui ne mange plus que bio qui, elle-même, imite sa voisine de palier qui, à son tour, imite son guru de quartier et ainsi de suite. La régression peut aller très loin, mais il faut, comme le dit si bien Aristote, s'arrêter... pour pouvoir passer à une seconde manière, plus complexe celle-ci, de se montrer mimétique.
On y arrive lorsqu'on perd l'anarchique diversité des patrons : l'animatrice télé, la coiffeuse, la collègue, etc. ; le désir nomade plante alors sa tente dans cette oasis-là et ne veut plus bouger, car il y a vu un bel objet, par exemple une Bédouine aux yeux languides de vache. Hélas ! un autre désir, conquérant lui aussi, est sur le point d'affirmer : « Ceci est ma place au soleil. » Mais, naïf, il le savait que tu t'apprêtais à t'installer ici et c'est pourquoi il y a jeté son dévolu et sa gourme et son immense appétit ; c'est pour la même raison qu'il a dressé sa tente-défi au beau triangle pointu. Alors, tout ce que toi, son médiateur admiré et honni, cherche et fait, il le reproduit à la lettre et au couteau. Il aspire au clonage sans blouse blanche et comité d'éthique, aussi a-t-il pour modèle secret les jumeaux légendaires Rémus et Romulus. Cela se traduit, en langage d'aujourd'hui, par le même nez refait, le même sourire de cliché à tirer, la même chemise, la même couleur, la même pochette, la même pensée, la même villégiature et la même confiture, le même nom de caniche (« Tiens, quelle coïncidence ! »),
la même allergie aux insecticides, aux réunions familiales et au gluten (ce nouveau fléau qui a remplacé le fameux gras au titre d'ennemi numéro 1
de l'humanité), le même bonnet de nuit et livre de chevet et vie pantouflarde (tout un « kit » vendu en promotion), la même aspiration à la culture et le même entraînement aux expirations yogiques journalières avec, néanmoins, de petites dépressions saisonnières... Vous pouvez continuer sans moi ; ce n'est pas difficile : imitez-moi, mettez « même » au début de chacune de vos phrases et le reste, naturellement, suivra, comme la flopée de canetons la mère cane.
Moi, je dois m'occuper de dynamique, c'est-à-dire de l'autre pointe du triangle, de ce Médiateur qui est, tout à la fois, bâton d'airain qui fascine et bâton de dynamite qui enflamme et s'enflamme. Il reçoit, en effet, comme une décharge électrique, le défi de la servile imitation. Il entre alors dans la danse : stoïquement, hargneusement, il double la cadence de son régime de gluten, de villégiature et de confiture, avec aspirations, expirations et dépressions... Je vous laisse poursuivre, à présent que vous vous êtes fait la main.
Moi, il me faut revenir à la première pointe du triangle, à ce pauvre benêt qui se croit Sujet de son désir (et qu'y a-t-il de plus personnel qu'un désir ?) et qui n'est que malheureux reflet de celui d'autrui et tellement malheureux que lui aussi se gonfle de haine et de mépris. Il va exploser de ne pouvoir être bœuf et, de dépit, joue au renard maudissant les raisins encore verts et agaçants... À vous de prendre ma relève en y mettant un peu d'imagination, pour ne pas lasser le lecteur qui aime le roman.
Moi, il me faut rappeler qu'un triangle a trois angles et qu'on a complètement oublié le troisième, Objet pourtant de cette « guerre qui ne dit pas son nom » (vous apprécierez cet emprunt, sans ombre de mimétisme, au langage médiatique !). « Ma place au soleil », ou « Le soleil de mon cœur », ou « La plus belle place au monde », ou « Ma place dans le monde auprès du Roi-Soleil » ou... tous les noms peuvent lui convenir et sont sans importance comme il l'est lui-même. Angle mort, il se morfond dans son rôle de prétexte.
Maintenant que la scène d'exposition est achevée et les protagonistes présentés au complet, l'explosion ne saurait tarder. Plus personne ne supporte tant d'adoration et d'exécration, tant de différence affirmée et d'in-différence confirmée ; il faut mettre le feu à la baraque, à la tente, à la femme de paille, à ces angles A, B et C qui n'ont pas réussi à former un triangle bien sage, mais par pur vice se sont mués en vice versa, ou cercle infernal. Vous pouvez continuer dans le genre terreur et crêpage de chignons et duel en jabots et bombardements en représailles.
Moi, je dois m'intéresser à la troisième forme possible de « mimétisme » pour éviter l'apocalypse pour tout de suite. C'est très difficile, presque impossible. Il faut rompre les rangs et le ton et le pain. Il ne faut surtout pas faire gnangnan. Il faut donc se dépêcher de chercher ailleurs. C'est bien cela, ailleurs !
Ni place au soleil ni dans l'imagination d'autrui, ailleurs !
Nicole HATEM


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