Car on aura toujours le temps. Ne produit-on pas du temps comme l'escargot sa bave et l'araignée son fil ? On n'est pas homme pour rien et paresseux sans gain. Lisez Heidegger si m'en croyez : il vous dira aussi comment allonger le temps avec l'ennui, cette interminable Langweile qui s'étend de tout son long, à la manière des steppes de Sibérie. Pourquoi faire aujourd'hui ce qu'on peut remettre à demain ? Et demain s'inquiétera de lui-même ainsi que le répètent joliment et gaiement nos maîtres, le lys des champs et l'oiseau du ciel !
Toutes les tâches peuvent se mettre au vert et les clefs des établis se perdre dans quelque poche : vous n'êtes jamais là pour livrer la commande. Vous butinez en oubliant la ruche, vous lutinez, vous êtes primesautier. Vous regardez les tas, les masses, les montagnes des choses à faire, comme vous contempleriez une image de volcan en éruption, avec le détachement d'un esthéticien blasé. Pompéi a déjà eu ses derniers jours et vous renvoyez à plus tard la lecture de son roman. Il n'y a pas péril en la demeure, uniquement sur la photo. Les couperets des délais sont pour les autres, ceux qui tremblent sous la Terreur. Vous pensez, vous, qu'il est toujours possible de composer et, instant après instant concédé, « Monsieur le bourreau » se fatiguera de tenir sa hache levée et se résignera à vous épargner. Grâce après grâce obtenues, les délais finiront bien par tisser votre vie et l'habiller d'un voile léger, de la couleur indéfinissable du temps. Laissez donc les tisserands s'activer et, vous, dansez la carmagnole sur le pont d'Avignon et avec qui vous voulez ! Les fourmis sont sans charme et le Japon bien loin. Il n'y a ni saison de froidure ni patron nippon devant qui s'incliner. Rien que ce temps avec lequel on ferait de la barbe à papa toute rose, disparaissant en un instant : pffuit !
Qui ne fondrait devant pareille confiserie si ses doigts n'en devenaient tout poisseux ? Qui ne se laisserait aller à prendre tout son temps jusqu'à n'en rien laisser s'il ne craignait de se muer pour soi-même en un oiseau de mauvais augure, corbeau croassant son « cras mane » (demain matin) ? Qui ne succomberait à pareille tentation s'il n'était menacé par cet affreux mot, procrastination, qui rappelle la vieillesse cariée, édentée et impotente, la vieillesse pleine d'amertume et de regrets ?
Machiavel, ce penseur plus excitant qu'une boîte à malices et bâton à délices, nous apprend que la botte italienne a été longtemps chaussée par des pieds étrangers parce que ses princes ne se décidaient pas à l'enfiler eux-mêmes gaillardement et à aller de l'avant, dans le temps d'aujourd'hui. Oui, aussi coûteux que puisse être le premier pas, il faut le faire à l'instant même où le destin sonne l'ordre de marche et le clairon la charge, pour ne pas se retrouver botté et renversé dans quelque fossé, oubliettes de l'histoire ou pire... à la botte de l'étranger !

