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Moyen Orient et Monde - Éclairage

À Alep, les « bus sont désormais devenus de véritables prisons »

Des dizaines de milliers de civils, présents dans la dernière poche rebelle de la deuxième ville syrienne, attendaient toujours d'être évacués hier.

Des combattants rebelles et des civils attendaient hier d’être évacués d’Alep vers les zones rebelles. Abdelrahman Ismail/Reuters

À Alep, le calvaire continue. L'évacuation des habitants des quartiers rebelles a de nouveau été suspendue, hier. Cependant, en fin de soirée, une dizaine de bus et plusieurs ambulances, parmi les dizaines de bus retenus par les forces prorégime, ont pu partir pour rejoindre la banlieue ouest de Rachidine, sous contrôle des rebelles, selon un activiste sur place contacté par L'Orient-Le Jour. Selon l'émissaire de l'Onu pour la Syrie, Staffan de Mistura, il resterait près de 40 000 civils et entre 1 500 et 5 000 combattants avec leurs familles dans le réduit rebelle. D'après plusieurs sources rebelles, citant le Croissant-Rouge syrien, les bus auraient été retenus près de 12 heures à Ramoussa.

Des témoins sur place, via les réseaux sociaux, ou par messagerie cellulaire faisaient part hier soir de l'angoisse générée par les rebondissements à répétition de ces évacuations sans fin. Des activistes sur le groupe WhatsApp Aleppo Siege Media Center ont fait état hier de centaines de familles coincées depuis plus de 10 heures dans des bus bondés, sans eau ni nourriture. « Les femmes et les enfants pleurent. Personne n'a le droit de bouger, même pour aller aux toilettes. Le Croissant-Rouge ne répond pas à leurs questions, à part pour leur dire qu'il leur est impossible de se procurer de l'eau même pour leur usage personnel », écrit un activiste sur le groupe. « On craint une véritable tragédie. Ces bus sont désormais devenus de véritables prisons et les enfants ne pourront pas supporter davantage ces conditions », ajoute-t-il. Auparavant, dans la journée, des milliers de personnes attendaient leur tour en pleine rue, en proie à des températures glaciales. Tout comme des dizaines de blessés emmitouflés dans des couvertures et couchés à même le sol d'un hôpital de campagne, filmé par l'activiste Monther Etaky et diffusé via Twitter. « Je suis chez moi maintenant. Les gens sont sortis de leurs abris en pleine nuit et ont attendu les bus verts plus de 20 heures dans le froid et sans manger. Les gens n'espèrent plus que la mort, vous ne pouvez pas imaginer ce qui se passe », raconte Karim*, contacté via WhatsApp par L'Orient-Le Jour.

(Lire aussi : Chez les évacués d'Alep, on rêve déjà du retour)


« Lente et totalement désorganisée »
Accrocs, nouvelles violences, manque d'organisation et humiliations à la chaîne, le début de ces évacuations aura été à l'image du conflit : chaotique. Après un mois d'une offensive dévastatrice, un accord, entre la Turquie et les Russes (alliés du régime de Bachar el-Assad) permettant l'évacuation des dernières poches rebelles, a été trouvé mardi dernier. Mais les évacuations n'ont pu démarrer que jeudi après deux jours d'enfer de raids aériens poussant des habitants terrifiés à fuir à la recherche d'un abri.

Des premiers convois ont pu quitter le quartier al-Amiriyah encore tenu en partie par les insurgés vers celui de Ramousseh aux mains du régime, avant de parvenir en territoire rebelle dans l'ouest de la province d'Alep.
Ils étaient escortés par des véhicules du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et du Croissant-Rouge syrien. Une évacuation très « lente et totalement désorganisée », décrit Omar*, un infirmier qui a pu quitter Alep en soirée, en ambulance, avec des collègues du corps médical. Des drones survolaient la zone, notamment des appareils russes, qui retransmettaient l'évacuation en direct sur le site du ministère russe de la Défense. « Les soldats russes sur place étaient maîtres de la situation, et les officiers du régime ont volontairement laissé traîner les choses afin de retarder notre départ. Un officier russe suivi d'un traducteur nous a demandé d'où venait notre ambulance et a vérifié si nous étions bien une équipe médicale. Puis, nous avons patienté pendant plus de 4 heures, avant de pouvoir enfin avoir le OK pour partir vers 1 heure du matin vendredi », raconte-t-il. « Des soldats du régime, ou des miliciens, personne ne s'est approché de nous. Mais ils ont commencé à nous insulter de loin, alors certains parmi nous les ont insultés en retour. Je me suis dit "ça y est, ça va partir en vrille". Il y avait des combattants dans les convois et ils avaient le doigt sur la gâchette », poursuit l'infirmier, aujourd'hui réfugié dans un village rebelle au nord d'Alep.

(Lire aussi : "J'ai perdu ma jambe et mon bras": le traumatisme des Syriens évacués d'Alep)

Bus brûlés

Vendredi, le président américain Barack Obama avait réclamé le déploiement « d'observateurs impartiaux à Alep, après l'assaut sauvage du régime sur les civils ». L'évacuation a été suspendue après que l'Iran, à travers ces milices chiites sur place, eut interrompu le convoi. Problème : tout comme Damas, Téhéran n'a pas été consulté lors de l'accord sur l'évacuation de la dernière poche rebelle et réclamait par conséquent sa part du gâteau. « C'est nous qui avons arrêté l'opération (d'évacuation) et ils ne sortiront pas tant que des milliers de personnes ne sortiront pas de Fouaa et Kfarya (assiégées par les rebelles dans la province voisine d'Idleb), n'en déplaise aux pays qui soutiennent les rebelles, a déclaré vendredi Hussein Mortada, le patron de la chaîne iranienne al-Alam. Depuis, le processus a été parasité à plusieurs reprises tout au long du week-end.

Vendredi, des civils se sont fait tabasser et dépouiller de leurs effets personnels par des miliciens prorégime. Des témoins sur place racontent avoir vu des hommes nus, après avoir été humiliés et déshabillés. » Les ONG sur place ont tout vu mais n'ont rien fait. J'ai pu rentrer chez moi le soir exténué, avec nos bagages. (...) J'ai eu de la chance. Un homme a été tué, car les miliciens s'en sont pris à sa femme et il ne l'a pas supporté. J'ai croisé une femme qui donnait à manger à son bébé, avant de le perdre dans la foule. Vous imaginez l'horreur ? » raconte un activiste sur le groupe WhatsApp. Samedi matin, des dizaines de milliers de civils tentaient à nouveau leur chance d'être évacués via ces fameux bus verts.

Agglutinés dans le froid devant le point de départ et tenaillés par la faim, tous redoutaient en outre une nouvelle attaque des forces progouvernementales. En vertu d'un nouvel accord entre les belligérants et leurs parrains russe, turc et iranien, les évacuations d'insurgés et de civils à Alep devaient reprendre en synchronisation avec les opérations de Fouaa et Kfarya. Selon l'OSDH, les bus ne devaient quitter les quartiers rebelles d'Alep que lorsque les habitants de Fouaa et Kfarya seraient sortis de leurs localités. En fin d'après-midi hier, des bus chargés d'évacuer les habitants des deux localités prorégime ont brûlé après avoir été mitraillés par des hommes armés. Un des chauffeurs aurait été tué selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH). « L'opération a été reportée en raison de l'absence de garanties concernant la sécurité des évacués des deux villages de Fouaa et Kfarya », a annoncé le directeur de l'OSDH Rami Abdel Rahmane, précisant que la suspension était due à l'attaque des bus.

* Les noms ont été changés pour des raisons de sécurité


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commentaires (2)

des « combattants le doigt sur la gâchette", dans une ambulance au départ d'Alep, ça m'interpelle ; quel pourcentage de vérité dans ces témoignages recueillis par C. Hayek ?? le lecteur que je suis souhaite être "informé", et le filtre journalistique, s’il est inévitable, se doit d'être cohérent .

Fortune jean paul

08 h 52, le 19 décembre 2016

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Commentaires (2)

  • des « combattants le doigt sur la gâchette", dans une ambulance au départ d'Alep, ça m'interpelle ; quel pourcentage de vérité dans ces témoignages recueillis par C. Hayek ?? le lecteur que je suis souhaite être "informé", et le filtre journalistique, s’il est inévitable, se doit d'être cohérent .

    Fortune jean paul

    08 h 52, le 19 décembre 2016

  • En lisant ce compte rendu de l enfer vecu par ces pauvres femmes et enfants survivants des bombardements ,on ne croit plus en DIEU...

    HABIBI FRANCAIS

    07 h 12, le 19 décembre 2016

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