Les services secrets toujours dans le coup, des années de mensonges... et du café soluble pour pimenter la triche : le rapport final du juriste canadien Richard McLaren sur le dopage en Russie laisse apparaître un cocktail détonant d'organisation étatique et de bricolage, au bénéfice de plus de 1 000 athlètes dans 30 sports. « Il est impossible de savoir jusqu'où et depuis quand remonte cette conspiration », mais M. McLaren et son équipe ont malgré tout dévoilé hier un tableau riche et complet de ce que la Russie a fait pour duper le monde du sport.
Comme après chaque nouvelle accusation, la Russie a rapidement réagi en démentant l'existence de « tout programme de soutien du gouvernement pour le dopage », selon un communiqué du ministère des Sports. Les termes du rapport McLaren, s'ils expriment l'exact inverse, sont tout aussi clairs. « Une conspiration institutionnelle a été mise en place pour les sports d'hiver et d'été avec la participation du ministère des Sports et de ses services comme l'Agence russe antidopage (Rusada) (...), le laboratoire antidopage de Moscou, aux côtés du FSB (services secrets), afin de manipuler les contrôles antidopage », a expliqué M. McLaren, à Londres, lors de la présentation finale de son rapport.
La Russie et le dopage, c'est le polar de l'année 2016 dans le monde du sport. Le premier volet du rapport, divulgué en juillet, avait mis au jour une tricherie spécifique pour les JO d'hiver 2014, organisés à Sotchi. Il faisait suite aux propos de l'ancien patron du laboratoire antidopage de Moscou, Grigori Rodtchenkov, qui avait dévoilé ces pratiques de grande ampleur dans les colonnes du New York Times en mai. Plus d'une centaine de sportifs russes s'étaient ainsi vu priver des JO de Rio cet été.
Le rapport final enfonce le clou, puisqu'il étend la fraude à l'ensemble des grandes compétitions qui ont eu lieu durant la période 2011-2015, mettant au jour une « manipulation systématique d'échantillons et d'ADN ». « Cette manipulation systématique et centralisée des contrôles antidopage a évolué et a été affinée au fur et à mesure de son utilisation, aux Jeux olympiques de Londres en 2012, aux Universiades de 2013, aux championnats du monde d'athlétisme 2013 à Moscou et aux Jeux d'hiver à Sotchi en 2014 », a détaillé M. McLaren. La Russie dopée a donc su changer de visage au cours des ans en s'adaptant à la situation.
Identités secrètes
« Plus de 1 000 athlètes russes participant à des disciplines d'été, d'hiver ou paralympiques ont été impliqués ou ont bénéficié de ces manipulations pour contourner les contrôles positifs », a développé le juriste.
Les identités n'ont pas été dévoilées : « Les infos que nous avons sont confidentielles. C'est aux fédérations internationales de décider de ce qu'elles veulent faire de ces informations. Qu'elles décident de poursuivre pour des infractions aux règles antidopage ou non, c'est à elles d'en décider », a-t-il souligné. M. McLaren a précisé que les identités de 695 sportifs, dont 19 non russes, avaient été transmises aux fédérations internationales concernées.
Les découvertes faites par l'équipe McLaren mêlent en tout cas professionnalisme et méthodes artisanales. « Du sel et du Nescafé ont ainsi été ajoutés dans les échantillons urinaires » pour fausser les résultats, a ainsi dévoilé M. McLaren. Tout était bon pour que la stratégie d'État dans le sport soit efficace, notamment lors des JO d'hiver de Sotchi en 2014. « Cela visait à assurer à la Russie, le pays hôte, qu'elle pourrait décrocher le plus de médailles possible (...) », a résumé M. McLaren.
Le Comité international olympique a aussitôt réagi, annonçant que les 254 échantillons urinaires de sportifs russes collectés durant les JO d'hiver de Sotchi seront réanalysés.
Enfin, pressé par les journalistes pour savoir si Vladimir Poutine était impliqué, M. McLaren a déclaré : « Je n'ai aucune preuve qu'il ait été au courant de quoi que ce soit. » Même constat concernant Vitali Moutko, l'ex-ministre des Sports aujourd'hui vice-Premier ministre : « Je n'ai pas de preuve directe pour dire s'il savait. »
(Source : AFP)
Rodtchenkov, l'espion devenu lanceur d'alerte
L'ancien directeur du laboratoire antidopage de Moscou, Grigori Rodtchenkov, dont les révélations ont déclenché l'enquête menée par Richard McLaren sur le dopage en Russie, était dans le même temps membre du FSB, les services secrets russes, selon le rapport McLaren. « L'emploi secondaire du Dr Rodtchenkov en tant qu'agent du FSB, une position qu'il a occupée à partir du moment où il est devenu directeur du laboratoire de Moscou en 2007, était un élément essentiel des plans (visant à mettre en place un dopage institutionnalisé en Russie) », est-il écrit dans le rapport. « Il lui a été ordonné de transmettre des informations sur les développements en cours dans les laboratoires reconnus par l'Agence mondiale antidopage (AMA), ainsi que de rapporter tout ce qui se passait dans son laboratoire tout en faisant avancer ses propres recherches scientifiques », est-il développé. Sa connaissance des capacités des autres laboratoires a ainsi permis de faire évoluer « le schéma de dopage » en place en Russie. L'implication de M. Rodtchenkov au sein du FSB apparaît d'autant plus cocasse que le responsable russe, après donc avoir été un élément central du système de dopage, a fui aux États-Unis avant de devenir lanceur d'alerte et de dénoncer ces pratiques, en mai dernier, dans les colonnes du New York Times. Ce sont donc les révélations d'un ancien agent secret russe qui ont mis au jour l'implication desdits services secrets russes...
Chliakhtine réélu à la tête de la fédération russe
Le président par intérim de la Fédération russe d'athlétisme (Araf), Dmitri Chliakhtine, a été réélu hier à la tête de l'instance, qui lutte pour être réintégrée à la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF). Également candidate, la double championne olympique de saut à la perche Yelena Isinbayeva avait retiré sa candidature avant le vote, disant vouloir « éviter les conflits d'intérêts » alors qu'elle a été nommée cette semaine à la tête du conseil de surveillance de l'agence russe antidopage (Rusada). Élu par intérim en janvier 2016 à la tête de l'Araf pour remplacer le démissionnaire Valentin Balakhnitchev, ex-trésorier de l'IAAF impliqué dans le scandale du dopage, M. Chliakhtine a obtenu 36 voix contre 31 pour l'ancien sauteur en hauteur Andreï Silnov, selon la porte-parole de la fédération Alla Glouchtchenko. « Nous sommes d'accord sur le fait qu'il y a des problèmes dans l'athlétisme russe et nous ne le cachons pas. Nous travaillons pour éliminer ces problèmes au maximum (...) », a déclaré M. Chliakhtine après son élection. Sa mission sera de faire réintégrer l'Araf dans le giron de l'athlétisme mondial.

