Elle fut une femme, comme n'importe quelle autre femme, mais femme du Sud libanais. Elle «fut», le passé simple la cloue au passé, cependant elle est encore vivante, disons morte-vivante. Elle attend la mort qui rode autour d'elle et dont l'acharnement n'a pas d'égal. Elles sont toutes deux patientes, la patiente et la mort. Elles sont rivales aussi. Dualité entre la mort et la vie.
Elle est assise sur son sofa, elle éprouve la joie de la rencontre, elle est reconnaissante que nous soyons venus de si loin pour la voir. Une rencontre que j'appréhendais, une rencontre dont je connaissais l'issue et pour laquelle je me suis bien préparée, mais que lui dire? Quand il s'agit de la mort, le silence est le seul moyen pour se parler. Il est plus expressif que les paroles de consolation. Un regard suffit pour exprimer toute la solitude de l'âme.
Ici, tout sent la mort, les vêtements qui l'enveloppent (elle a toujours froid), le regard de son mari, la cuisine désertée, le silence des voisins. Pourtant, dehors, le soleil de novembre brille et réchauffe la terre et les arbres. Elle ne peut en profiter, elle ne peut plus marcher vers le soleil.
Elle s'est résignée, elle attend maintenant. Dans ses yeux se trouve la désolation de la femme qui n'a pas pu enfanter, terre sèche. Il ne lui reste que cet homme de qui elle a pris soin pendant des années et qui ne lui est pas d'une grande aide aujourd'hui. Il est perdu, même avant sa perte, la perte de sa femme, pilier du domicile conjugal. Il attend comme la mort. Et il pleure en silence. Il n'en croit pas ses yeux, mais il se ressaisit devant elle. Il m'a raconté le périple des hôpitaux, la galère de l'admission et l'attente pour être acceptée pour une transfusion sanguine. Le traitement, comme une bombe au napalm, brûle tout, tout. Le sentiment de l'incapacité est le pire des sentiments...
Les derniers résultats montrent que la tumeur se propage, donc la chimiothérapie n'a pas été efficace, et il faut endurer une autre, une autre qui lui fera perdre les cheveux, selon le médecin. Elle parle d'une parente qui lutte depuis quinze ans. Elle espère, je pense, mais je ne suis pas sûre, que la vie l'emportera. Je ne suis pas sûre qu'elle espère survivre. Elle est croyante, et je l'envie, elle attend sagement.
Elle a beaucoup maigri. Elle ne mange rien. Elle n'a envie de rien. Tout est insipide, m'a-t-elle dit. Elle n'a pas d'amis, sa famille est loin. Une famille d'étrangers. Les quatre murs de sa chambre lui tiennent compagnie. Et rien ne la distrait de la souffrance. Parce que devant la mort, on est seuls.
Ses reins lâchent. Elle ne peut plus marcher, elle a des «lésions pulmonaires», elle halète tout le temps et elle souffre d'une douleur indescriptible, mais ne se plaint pas. Quel courage ! Il y a quelques années, elle a eu un cancer de l'utérus, suivi d'une ablation. Puis, elle a été atteinte d'une maladie cardio-vasculaire, elle a arrêté de fumer, puis elle a eu le diabète. Et puis le cancer des os. La cerise sur le gâteau! Pas de regrets, pas de demandes, elle veut juste garder son autonomie, ne serait-ce que pour pouvoir passer aux toilettes, m'a-t-elle confié. Est-ce trop demander?
À quoi pense-t-elle quand elle est seule?
Au passé?
À quoi pense-t-on en attendant la fin?
Moi je pense à l'État qui démissionne et abandonne ses citoyens à l'humiliation, à la porte des hôpitaux. Je pense aux personnes souffrant d'une maladie incurable, qui n'ont pas le sou et qui meurent en silence. Je pense aux soins palliatifs dont la majorité du peuple libanais est privée. Je pense à la mort qui n'épargne personne, mais qui s'abat de toute sa force sur les plus démunis. Parce que les riches, eux, ont le luxe de mourir dans le luxe!
Ghada JABAK
#Pensées_matinales

