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Moyen Orient et Monde - Éclairage

En Tunisie, témoigner pour essayer d’effacer les stigmates de la dictature

La semaine dernière, l'IVD, créée en 2013 pour faire la lumière sur les violations des droits de l'homme avant la révolution, a tenu ses premières audiences.

Des femmes tenant le portrait de leurs fils, victimes de torture, avant les auditions de l’Instance Vérité et Dignité, le jeudi 17 novembre à Tunis. Fethi Belaid/AFP

Le 17 novembre au soir, au nord de Tunis, dans l'enceinte du club Elyssa, où se tenaient des réceptions mondaines sous le président déchu Zine el-Abidine Ben Ali, la salle est comble. Face aux membres de l'Instance Vérité et Dignité (IVD), une voix s'élève. « La police, politique ou pas, ne connaissait qu'une méthode, la torture. J'ai fait trois séjours en prison, et à chaque fois, j'ai subi des tortures. » Gilbert Naccache, célèbre militant de gauche opposant à Habib Bourguiba (1957-1987), raconte son histoire. Cinq années se sont écoulées depuis cette « révolution de jasmin », et le temps est venu de rétablir la vérité sur un passé trouble. Pour lui, comme pour tant d'autres Tunisiens, témoigner c'est surtout tourner la page. Et pour un pays en pleine transition, rétablir la vérité sur le passé est gage de démocratie.

Créée fin 2013 pour faire la lumière sur les violations des droits de l'homme, l'IVD a vocation à réhabiliter les victimes et de leur octroyer réparation. Enquêtant de 1955 à 2013, elle constitue le premier témoignage sur la répression sanglante des manifestations de 2011. Des désillusions de l'indépendance aux coups des régimes de Bourguiba et Ben Ali, les témoignages sont nombreux et participent à l'écriture de l'histoire du pays.

 

Libération
Dans le symbole de luxure de l'ancien régime, les témoignages se succèdent. De mères de martyrs à d'anciens opposants politiques, la parole se libère enfin. Dirigeant historique de la gauche en Tunisie, Gilbert Naccache n'a cessé de témoigner depuis sa sortie de prison en 1979. L'homme voit les auditions comme un devoir. « Nous n'avons pas le droit de garder ces expériences pour nous, ne pas y participer aurait été comme déserter », précise-t-il à L'Orient-Le Jour. Derrière leurs téléviseurs, des milliers de Tunisiens écoutent des paroles qui résonnent comme des témoignages de l'histoire. « Beaucoup de blessures ne se referment pas, mais affronter le passé permet de tirer des leçons », précise l'écrivain. Car pour beaucoup, ce moment n'est pas une parenthèse, c'est la naissance de la liberté d'expression : « Les Tunisiens ont l'impression de pouvoir enfin parler, pendant des années ils avaient honte d'être des victimes, préférant le silence à l'incompréhension. »

Cette frustration remonte au moment de l'indépendance. Les espoirs de pouvoir participer à l'élan de reconstruction avaient laissé la place à l'autoritarisme du régime de Habib Bourguiba puis de son successeur Zine el-Abidine Ben Ali. « Une marque profonde pour les Tunisiens qui se sont toujours sentis comme des citoyens inférieurs. Leur redonner la parole, c'est leur donner leur place, c'est leur dire: le pouvoir vous a trahis, il ne le fera plus », commente Gilbert Naccache. Pour le militant, c'est la volonté de tourner la page pacifiquement: « On aurait pu penser que les victimes et familles des martyrs se lanceraient dans une sorte de vendetta, mais la vérité s'est imposée sur la vengeance. »

 

Vers un modèle tunisien ?
Saluée par la communauté internationale, la Tunisie n'est pas le premier pays à avoir organisé de telles auditions. le Maroc avait aussi tenté l'expérience en 2004 avec l'Instance Équité et Réconciliation, une occasion de fermer la période des années de plomb de Hassan II. Mais pour Gilbert Naccache, le cas tunisien reste à part. Dans de nombreux pays, la mise en œuvre de processus de réconciliation avait été initiée par les pouvoirs en place, comme dans une volonté d'apaisement. Mais en Tunisie, c'est la révolution qui « a accouché de l'instance ».

Cette recherche de vérité n'a pas été une tâche facile. Depuis sa création en 2013 pour relancer un processus de justice transitionnelle, l'IVD a dû faire face à de nombreux obstacles. Parmi lesquels de nombreuses tensions internes, contestant notamment la figure de Sihem Bensedrine, leader du mouvement. Sur le terrain politique, l'aventure a été la plus risquée. La victoire du parti Nidaa Tounès en 2014 signait aussi le retour de nombreux éléments de l'ancien régime de Ben Ali. « Lorsque certains responsables des exactions ont pris le pouvoir, les propositions de reconstruction se sont peu à peu vu sapées », explique Gilbert Naccache.

Parmi les détracteurs de l'IVD, le président Béji Caïd Essebsi, très hostile à Sihem Bensedrine. Le président Essebsi comme le chef du gouvernement, Youssef Chahed, n'ont d'ailleurs pas assisté aux séances publiques, une absence décriée par une partie de la presse tunisienne. Pour M. Naccache, si ces journées semblent gêner le pouvoir, c'est la preuve que la révolution est toujours en marche et que « la vérité en elle-même est révolutionnaire ».

Étalées sur plus d'une année, les auditions publiques continueront dans l'ensemble du pays. Mais alors que les personnalités politiques émettent de plus en plus de réserves vis-à-vis de l'initiative, une seule parole reste encore à entendre : celle des tortionnaires.

 

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