Chaban Delmas.
«Plus ferme que Juppé, plus calme que Sarkozy » (édito d'Alexis Brezet au Figaro). François Fillon, ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy, est arrivé en tête du premier tour de la primaire de la droite en France. Il était donné troisième, loin derrière Alain Juppé, ancien Premier ministre de Jacques Chirac, intronisé par les médias et les sondages depuis des mois, en tête du peloton. L'autre surprise, Nicolas Sarkozy, qui était donné second, a été éliminé de la course. Une fois de plus donc, l'arroseur est arrosé ! Les sondeurs se sont trompés sur toute la ligne. Rappelons que Fillon a été, au côté de Philippe Seguin (ancien président de l'Assemblée nationale et soutien emblématique en 1995 de l'élection de Jacques Chirac à la présidence de la République), la nouvelle incarnation du « gaullisme social » dont l'inspirateur initial a été l'ancien Premier ministre du président Pompidou, Jacques Chaban-Delmas. Chaban représentait en 1969 une nouvelle modernité politique qui, à travers son emblématique projet de « Nouvelle société », cherchait à promouvoir une subtile combinaison entre une certaine idée de l'autorité de l'État et le souci de démocratie sociale. Fillon, très libéral en économie et grand conservateur sur le reste, « incarnation d'une droite tranquille » (selon Alexis Brezet), s'inscrirait dans cette ligne.
L'une après les autres, ces élections en quête de sens nous troublent ! Brexit. Le souverainisme à l'anglaise qui revient au galop ! Les difficultés électorales allemandes d'une Merkel qui jusqu'alors était invincible et inamovible! Des élections présidentielles américaines troublantes qui ont chamboulé tout l'establishment politique américain et ses élites tant démocrates que républicaines en portant à la tête des États-Unis Donald Trump, une personnalité atypique, antiestablishment, qui suscite beaucoup d'ambivalences. Des primaires à la française qui mettent en scène, à droite et à gauche, les fractures d'une société française en panne et quête de sens. En un mot, un Occident déboussolé, en crise, en mutation, en quête de sens politique, traversé par des crispations identitaires meurtrières, qui vit les contrecoups de la mondialisation et de plusieurs décennies d'ultralibéralisme. Un ultralibéralisme qui a tout déstructuré, l'économie et les valeurs sociétales, et qui a fait taire les peuples, leur singularité, et a gommé leur identité. Une « représentation éclatée du monde » qui, selon Joseph Maila, résulte de la « crise des trois i » « celle des idéologies, des identités et des idéaux ».
Si l'Occident est déboussolé, l'Orient est quant à lui tout simplement désorienté! Un monde arabe qui a été sciemment déstructuré, après avoir été le laboratoire d'expérimentation de la politique du « chaos » organisé et le champ d'affrontements des puissances qui cherchent à le diviser pour mieux régner sur ses ressources. Un gâchis monumental. Destruction de ce qui reste des « États-nations » de cette région, un désordre généralisé, une radicalisation religieuse extrême qui retourne sa Terreur contre l'Occident, un retour des autoritarismes etc. Le Liban qui vient de réussir (par l'accession du général Aoun au palais présidentiel après avoir été chassé en 1990 de ce même palais par la force des avions militaires syriens agissant sous couverture régionale et internationale) son élection présidentielle après deux ans et demi de vacance à la magistrature suprême n'est pas sorti pour autant de l'impasse sociopolitique structurelle dans laquelle il est plongé et reste en quête de modernité politique.
Les mêmes forces politiques qui ont causé sa perte depuis trois décennies se retrouvent toutes autour de la table dans un jeu de poker menteur, meurtrier sur fond de géopolitique à somme nulle. Celle où des parties qui sont à égale force sont incapables de prendre le dessus les unes sur les autres, bloquent l'avenir et se neutralisent réciproquement. Les tentatives de composition d'un nouveau gouvernement sont emblématiques de cet appétit des « fromagistes » de la république qui veulent leur part du gâteau. Entre-temps, les Libanais, épris de vie et de liberté, continuent de trinquer.
Retour en France. La campagne présidentielle est emblématique des fêlures dangereuses de cette déstructuration et de la quête de sens politique qui l'accompagne. J'ai commencé à écrire cette chronique le soir même du 3e et dernier débat télévisé des 7 candidats de la droite. Il était précédé du discours fleuve de 45 mn, débité tout en verve, sans notes de bout en bout, à la manière d'un vrai tribun, par Emmanuel Macron qui livrait ainsi à la cité phocéenne, face à la mer, notre Mare Nostrum, son premier discours de candidat à la magistrature suprême. Je ne suis ni apolitique ni un partisan de la « Macron Mania ».
Mais son discours à Marseille m'a séduit par sa modernité, forme et fond, un discours qu'il a livré à la manière d'un hussard, ces cavaliers militaires appartenant à la cavalerie légère, chargeant sabre au clair contre tout le système politique et ses élites qui regardent davantage vers le passé que vers l'avenir. Macron est certes critiquable, dit-on, pour son manque de loyauté envers le président Hollande qui l'a fait, à 37 ans, conseiller, secrétaire général adjoint de l'Élysée puis ministre de la République. Mais il apparaît de plus en plus comme celui qui surprend et prend le système à contre-pied. Là peut-être réside sa force. Et il est peut-être celui qui a perçu le plus les exigences du tournant que vit la France aujourd'hui dans un monde qui a changé et dans un système politique dans l'impasse, à droite comme à gauche. Il pointe le besoin en France d'une nouvelle modernité politique, similaire à celle que le général de Gaulle avait instaurée à son retour en 1958. « Je ne vais pas vous faire un discours, je vais vous parler avec le cœur. » Premières paroles qui décèlent un changement de méthode, non pas celle d'un énarque parisien mais celle «participative» d'un jeune leader affranchi du système qui annonce une révolution démocratique, l'antinomie des deux mots en dit long sur l'art de la nuance. Macron a appelé de ses vœux une France ouverte, lucide et généreuse.
Son discours est fait de mots et de thèmes qui parlent. Libéralisme responsable, pragmatisme, flexibilité, adaptabilité, déconcentration du pouvoir, libération des énergies, le goût de l'avenir, un président qui donne le cap, mais qui ne préside pas à tout, retrouver le bon sens qui ne se décrète pas par la loi, générosité, sécurité et protection des plus faibles. S'agit-il là des échelles d'un nouveau pacte social qui libère les énergies. L'avenir le dira. En tout cas, une grande similitude dans son discours avec la « Nouvelle société » qu'avait prônée Jacques Chaban-Delmas en septembre 1969 dans son discours d'investiture en tant que Premier ministre de Pompidou que la droite française a avorté. Après avoir constaté les pannes françaises, Chaban avait appelé de ses vœux une nouvelle société française « prospère, jeune, généreuse et libérée ». Tout « fin » observateur devant son poste de télévision aurait remarqué la fraîcheur du discours de Macron qui tranchait avec la mauvaise mine des 7 candidats de la primaire de la droite. L'un s'est affranchi de la machine à broyer, les primaires, les 7 autres se sont soumis bon gré, malgré et se sont pliés à cet exercice qui torpille les fondements des élections présidentielles de la Ve République.
L'un adopte une posture gaulliste, celle de la rencontre d'un homme avec la France, les autres, pourtant des anciens gaullistes, parlaient à leur camp. Oui nous sommes à un tournant à plus d'un titre. Quelle feuille de route pour les chrétiens, tant en Orient qu'en Occident, dans ce contexte de mutation ? Première force progressiste de l'histoire, les chrétiens doivent sortir de leur conservatisme, traditionalisme et des pesanteurs du passé pour défendre avec lucidité et discernement la « citoyenneté » et une refondation du pacte social. Refondation de l'État-nation autour d'une laïcité « participative » séparant religieux et politique sans séparer la religion de la société. L'enjeu n'est rien d'autre que la refondation, dans nos sociétés plurielles, d'une nouvelle organisation politique non discriminatoire du vouloir vivre ensemble, dans le respect de la diversité et de l'ordre républicain.
Maître Carol SABA
Avocat au barreau de Paris
1- Religions et relations internationales, Joseph Maila, dans les religions et le monde moderne, dossier spécial de l'Ena Hors les murs, mai 2013, n° 429.


Très intéressant! D'une explication nuancée et détaillée. Document à garder et à relire. Merca Maître Carol Saba
00 h 13, le 25 novembre 2016