Le temps, dit-on, est à l'austérité, aux cordons de bourse bien tirés, presque au bas de laine. Après avoir ratissé les forêts pour construire des bureaux, on fait, dans ces mêmes bureaux, des coupes budgétaires et au lieu du champagne qu'on y a sablé, on boit du café serré pour soutenir des réunions marathons et de catastrophe. On parle encore bien sûr de projets innovants, mais c'est l'innovation avec des bouts de chandelle. Tout le monde, en effet, a remarqué comment les associations de bienfaisance se rabattent, faute de moyens et avec succès, sur l'article «bougies» qu'on achète par pure charité. Les concepteurs sont tenus de proposer, semaine après semaine, des plans de sauvetage qui iront illico dans les archives pour secourir, en cette période de crise et de ceintures serrées, les rats habitués aux reliefs de la table du marquis de Carabas. Tout autre papier que le papier-argent est sans valeur qui est l'aune de ce qui est et de qui n'est pas. Les vieilles secrétaires se font aussi petites qu'elles peuvent et traversent les couloirs en courant (c'est-à-dire en traînant leurs jambes lourdes et leurs rhumatismes), pour échapper au balai du gestionnaire et de son comptable. Les sous-directeurs se plaignent: on grignote, on chipote, on picore, on gargote, on vivote. Les directeurs ont arrêté leur parade, trop occupés qu'ils sont à comploter, chuchoter, mijoter, escamoter, fricoter, emberlificoter, carotter.
Le nouveau stagiaire, en catimini et pour ne pas être asticoté, s'entraîne à un concours télévisé et compose des phrases avec le maximum de mots se terminant en «ote». La jeune secrétaire, assise à côté de lui, jette un coup d'œil sur son écran et lit: la dévote parpaillote, huguenote, se dorlote et sirote son thé à la bergamote. Elle comprend que si elle veut papoter avec lui, il lui faut bachoter et cela l'ennuie ferme. Aussi elle rentre ses antennes, ferme ses volets, tire ses rideaux et reprend son film, sur son écran privé, au point où elle l'avait laissé: le jeune stagiaire en redingote l'invite au bal des débutantes. Comment se fera-t-elle habiller?
Chacun se tourne les pouces avec le doigté qu'il faut pour ne pas incommoder les responsables pointilleux sur l'apparence de bonne santé de l'entreprise et qui iraient jusqu'à lui rougir les joues pour qu'elles aient l'apparence de bonnes pommes à croquer. Enfin, en désespoir de cause, ils s'en remettent pour ravigoter leur vache à lait devenue vache maigre et de carême aux pimpants et fringants publicitaires plein d'allant et à leur campagne militaire. Aboutira-t-elle à une retraite anticipée au goût de Bérézina avec membres amputés et ambitions sabrées ? Ils croisent les doigts qui leur restent et se promettent de jeter, le lendemain, un œil sur la page d'offres d'emploi de leur journal.
Quand le bateau donne des signes qu'il va couler, le bon sens veut que le premier informé soit le premier sauvé.

