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Économie

Pourquoi l’accord de libre-échange arabe est-il si peu respecté ?

Commerce

Mise en œuvre depuis 2005, la libéralisation des échanges avec 17 autres pays de la Ligue arabe est régulièrement entravée, notamment pour protéger l'agriculture et l'industrie locales.

21/11/2016

Depuis plusieurs mois, les mesures et contre-mesures protectionnistes rythment les échanges agricoles entre la Syrie et le Liban. Dernier épisode en date, la levée, la semaine dernière par Damas, des restrictions sur les importations de bananes libanaises, suite à une médiation du président du Parlement, Nabih Berry. Une mesure qui avait été prise en réponse à l'interdiction – entre juin et septembre – des importations de fruits et de légumes syriens par le ministère de l'Agriculture pour protéger le secteur au Liban.
Ce bras de fer souligne en arrière-plan la faible portée pratique de l'accord de libre-échange arabe (Gafta) entrée en vigueur en 2005. Signé par 18 pays membres de la Ligue arabe, cet accord a progressivement réduit les barrières douanières de 10 % par an à partir de 1998 jusqu'à leur suppression totale. Les barrières non commerciales, qu'elles soient administratives ou liées à des systèmes de quotas, ont également été éliminées. Les États signataires ont cependant le droit de garder un « calendrier agricole » qui réglemente les dates d'importation de 10 types de fruits et de légumes au maximum afin de ne pas pénaliser la production locale.

Barrières non tarifaires
Les bénéfices espérés étaient nombreux. D'abord en matière d'intensification des échanges intra zone: entre 2005 et 2015, les exportations du Liban vers les pays signataires ont augmenté de 58 % à 1,6 milliard de dollars, et ses importations de 61 % à 2,1 milliards de dollars, selon les chiffres fournis par le ministère de l'Économie et les douanes. Cependant, leur part sur le total des échanges commerciaux du Liban a baissé sur cette période: respectivement de 3 points de pourcentage, à 54 %, pour les exportations et de 1,8 point, à 11,8 % pour les importations.
De fait, l'accord est souvent contourné. De nombreux accords bilatéraux signés antérieurement priment encore aujourd'hui, comme celui signé entre le Liban et l'Égypte en 1998, qui liste les produits agricoles dont l'importation est permise ou non. Un phénomène qui peut créer un manque de transparence mais n'a rien d'illégal, explique Ahmad Ghoneim, professeur d'économie à l'Université du Caire: « Les pays signataires choisissent quel accord les arrange au mieux selon différents intérêts politiques et commerciaux. »
En outre, « les premières études montrent que depuis la mise en place du Gafta, les barrières non tarifaires (quotas, barrières sanitaires, normes techniques, etc.) ont parfois augmenté », confirme Nicolas Peridy, enseignant à l'Université de Toulon (France). « Tous les pays arabes jouent à ce jeu, même si aucune plainte officielle n'a été enregistrée à ce jour », ajoute Ahmad Ghoneim. Par exemple, des sources libanaises indiquent que l'Égypte a restreint l'importation de produits manufacturés libanais ces derniers mois, en imposant notamment l'inscription du nom de l'exportateur alors que le produit avait déjà quitté les côtes libanaises. L'Égypte limitait ainsi ses dépenses en dollars dont ses réserves ont fondu ces dernières années.

Subventions
Si les entorses se multiplient, c'est d'abord parce que les producteurs locaux s'estiment lésés par certaines pratiques de concurrence déloyale dans le cadre du Gafta. « Les industries arabes devraient être complémentaires, mais le fait que certaines bénéficient de subventions provoque d'importantes difficultés chez d'autres », soupire Fady Gemayel, président de l'Association des industriels libanais. Selon un article publié par Ahmad Ghoneim et Nicolas Peridy en 2008, la raison principale pour laquelle la production libanaise est désavantagée par rapport au reste de la région tient du fait que le pays du Cèdre ne subventionne pas les hydrocarbures, contrairement à la majorité des pays du Gafta. « Ce type de subvention affecte profondément l'agriculture locale et tous les produits manufacturés au Liban: les usines, les transports, les pesticides, etc. » résume Ahmad Ghoneim. Pour Fady Gemayel, deux solutions s'imposent: remettre en place des taxes sur l'importation de produits au Liban, ou avoir recours aux subventions. De son côté, le ministre sortant de l'Industrie, Hussein Hajj Hassan, assure que son ministère essaie de protéger le secteur. Deux taxes douanières temporaires de 10 % ont été imposées récemment sur des produits soumis à une forte concurrence du Golfe: l'aluminium (en 2012) et les huiles végétales (2016).
Le président de l'Association des agriculteurs, Antoine Hoyek, se plaint aussi du manque de subventions mais dénonce surtout l'absence de volonté politique de protéger l'agriculture libanaise. Le « calendrier agricole » autorisé par le Gafta n'a été déployé au Liban qu'en 2007, puis entre 2009 et 2012. Une opinion partagée par le ministre sortant de l'Économie et du Commerce, Alain Hakim, selon lequel le secteur agricole est celui qui a été le plus affecté par la Gafta. « La remise en place du calendrier agricole est primordiale. »
Ministre de l'Économie au moment de la mise en œuvre du Gafta en 2005, Sami Haddad est farouchement opposé aux mesures protectionnistes, qu'il accuse « d'engendrer une augmentation des prix ». Et s'il ne nie pas les difficultés rencontrées par l'industrie et l'agriculture locale dans le cadre du Gafta, il ajoute, provocateur: « Notre pays est petit géographiquement. Il n'est pas logique d'élever des poules ou d'essayer de produire de l'acier. Il faut se concentrer sur nos produits les plus concurrentiels, comme le vin ou l'industrie du luxe. »

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