Liban

La mémoire de la guerre, encore et toujours

Salon du livre
Fady NOUN | OLJ
14/11/2016

C'est certainement à regret que beaucoup d'entre nous ont fait leurs adieux au Salon du livre, un forum intellectuel que l'on souhaiterait ne jamais voir finir, pour les immenses avantages qu'il présente. De ses aspects commerciaux, les éditeurs et libraires présents nous diront exactement les avantages. Mais de cette agora où, dix jours durant, se croisent auteurs et chercheurs, où se succèdent présentations et débats, les avantages sautent aux yeux. Le Salon agit comme un agent de décloisonnement des universités et des publics, qui tendent au Liban à fonctionner en vase clos.

Deux ouvrages sur la mémoire de la guerre présentés au Salon retiennent l'attention : Retour des déplacés dans leurs villages au Liban, d'Annie Tohmé Tabet et Chohig Kasparian, paru aux Presses de l'USJ (PUSJ), et La pédagogie de la mémoire au Liban, de Lamia Maurice Hitti, distribué par la Librairie orientale.

L'ouvrage d'Annie Tabet, anthropologue, et de Chohig Kasparian, sociologue statisticienne, toutes deux professeures à l'USJ, couvre trois cas d'exode forcé : celui des habitants de Damour (1975) et ceux des villages de Bireh et Kfar Katra, dans le Chouf (1982). Avec une exceptionnelle clarté de vue et d'écriture, les auteures cherchent « à intégrer la problématique du retour au village dans le processus de dislocation, de réinstallation et de réintégration des trois collectivités éloignées de leur lieu de résidence habituel par les massacres et la violence des combats ».

« Il s'agit, dit Annie Tabet, de saisir le déplacement forcé, l'installation dans le milieu d'accueil et l'insertion, non pas comme une succession d'étapes indépendantes, mais comme des éléments explicatifs d'une même trajectoire débouchant sur la question du retour dans la localité d'origine, et de comprendre par ailleurs comment se construisent les rapports aux différents espaces dans lesquels ont évolué les déplacés du Chouf, durant la période qui a suivi le déplacement forcé. »
« L'étude vise aussi à dégager l'impact de l'expérience vécue de la migration sur les modalités de réintégration des déplacés de retour dans leurs lieux d'origine », ajoute Mme Tabet.

Cicatrices sociales
Les déplacements forcés de population sont des sortes de cicatrices sociales « indélébiles », assure l'anthropologue. À l'issue d'un exode, aucun retour n'est complet, la communauté d'origine s'efface devant une nouvelle réalité sociale. De plus, selon l'anthropologue, « les mémoires vécues et transmises des événements sont mélangées ».
« On n'a pas affaire seulement à la mémoire vécue, mais à des récits remontant à 1840, 1860, 1958, 1975 et 1983, précise Mme Tabet. Cette mémoire n'est pas construite. Il s'agit d'un stock de souvenirs mélangés très différenciés. Certes, il s'y mêle des souvenirs de la coexistence, mais ce sont les souvenirs des violences récentes qui dominent, et notamment des épisodes poignants où les vieux, incapables de fuir, ont dû être abandonnés à leur sort, et de la grande peur de voir les jeunes filles violentées. »

L'ouvrage souligne également « l'absence de processus de réconciliation nationale », et « l'insuffisance des rituels de réconciliation locaux » qui ont précédé les retours. Il parle d'une « sociabilité froide » qui s'installe entre les anciennes victimes et les populations responsables de l'exode.

Populations stigmatisées
Dans sa présentation, Annie Tohmé évoque aussi avec une passion bridée par la limite du temps qui lui est imparti la hâte manifestée par les populations poussées à l'exode à quitter la société d'accueil, en raison du stigmate qu'elles portent (détérioration des conditions de logement et situation d'assisté). Elle parle des cimetières profanés que l'on hésite à fouler, pour ne pas piétiner les ossements des êtres chers enterrés. Elle parle surtout d'un retour qui est « un second déracinement », en fonction de la longueur de la période d'éloignement ; de l'impossibilité de reconstruire le village détruit à l'identique ; de la destruction des réseaux économiques ; des difficultés de scolarisation ; de la formation d'un fossé des générations ; des églises commencées et inachevées ; de l'impossibilité d'un retour dans la durée, etc.

Plus froide, mais non moins essentielle, la partie statistique va tenter de classer ces diverses catégories en chiffres, à partir d'un échantillon de 500 familles, soit 2 085 individus. L'étude évoque le changement dans la structure sociale de la population, de l'apparition de chefs de ménage nouveaux, des motivations du retour (perception des indemnités) et des difficultés de la réinstallation. Quelque 40 % de la population poussée à l'exode est parvenue à se réinstaller, disent les chiffres, mais dans beaucoup de cas, une mobilité nouvelle s'installe, avec des séjours intermittents au village, tandis qu'un pourcentage non négligeable de personnes interrogées refusera de répondre aux questions posées.

Une « pédagogie de la mémoire »
Lamia Hitti, professeure d'histoire-géo au Lycée Abdel Kader, à Beyrouth, et formatrice en médiation au Centre professionnel de médiation de l'USJ, signe, pour sa part, un ouvrage original. Qui est à la fois exposé de méthode et fichier pédagogique. Mme Hitti part d'un constat, à savoir que « le Liban a vécu un conflit armé complexe entre les années 1975 et 1990, et souffre de l'absence d'une politique publique qui aiderait les Libanais à en dépasser les séquelles, en vue d'une paix durable ». « La loi d'amnistie pour les crimes commis pendant la guerre, adoptée en 1991, a enfoncé le pays dans le déni, souligne Mme Hitti. Les événements, un euphémisme pour désigner la guerre, sont restés pendant très longtemps tabous. Quelques initiatives pour dépasser cette situation sont restées dispersées, alors que l'intérêt pour la guerre se reflète à travers des témoignages, des romans, des films et des livres d'histoire. »

Dans son ouvrage, Lamia Hitti prend le pari de prouver que « si on enseigne l'histoire de la guerre aux écoliers libanais, on participe à la construction de la paix ». Développer l'esprit critique des élèves, développer leur respect de l'autre, leurs capacités d'empathie et d'écoute, faire preuve d'objectivité, voilà la méthode suivie par cette professeure qui prouve ainsi qu'avec de l'objectivité et de la doigté, une « pédagogie de la mémoire » est possible. L'ouvrage est préfacé par Antoine Messarra, membre du Conseil constitutionnel, titulaire de la chaire Unesco à l'USJ et pilier de la Fondation libanaise pour la paix civile permanente, dont l'ouvrage est l'une des publications.


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Marionet

Oui mille fois oui, merci à Fady Noun de ramener souvent le sujet sur le tapis et aux auteures qui lui ont consacré des livres: l'amnésie qui frappe les acteurs et victimes de la guerre du Liban est suicidaire.

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